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Le pouvoir du savoir

Écrit par

Iman M’Fah-Traoré
mars 4th, 2021

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Si je n’avais pas grandi à New York, je ne serais pas noire. Si je navais pas grandi à New York, ma vision de la race n’aurait pas eu la possibilité de se développer de manière binaire comme elle l’a fait. J’ai grandi dans un pays qui me dit ce que je suis, un pays dans lequel la race est une conversation constante, un pays où ce que vous êtes compte plus que presque partout ailleurs.

J’ai grandi dans un pays qui dit « tu es noire » et « cela signifie quelque chose ». Cela signifie qu’on doit avoir peur de la police, cela signifie qu’on doit travailler deux fois plus dur pour obtenir moitié moins, cela signifie qu’on est moins que le suivant, cela signifie qu’on porte l’histoire sur notre peau. Mais qu’en est-il si cette histoire n’est pas la mienne?

Ma noirceur vient de mon père biologique, de ses parents, de nos ancêtres. Ma noirceur vient de la Côte d’Ivoire, a été acheminée vers la France pour y trouver de meilleures opportunités, mélangée avec du brésilien et du français, puis expédiée aux États-Unis. Dans mon pays natal, la France, ma noirceur n’est remarquée qu’en parallèle à sa pâleur. Mixte je suis née, noire je suis devenue, d’un côté de l’Atlantique à l’autre.

Le racisme, le colorisme, les comportements tendancieux empreints de préjugés se produisent partout… la manière dont ils se présentent et leurs cadres diffèrent, d’un endroit à l’autre, d’une culture, d’un espace, d’une confusion et d’une communauté à l’autre. aux autres. Alors que la brutalité policière, la peur des Blancs, les insultes raciales et autres expressions de racisme persistent d’une manière quotidienne en France, leur représentation et leur cadrage dans les médias et la mentalité collective diffèrent de ceux aux États-Unis. Lorsqu’un homme noir est assassiné par un policier blanc, nous le voyons, nous l’entendons, nous en discutons, nous sommes enragés et nous le faisons savoir. De tels événements se déroulent plus silencieusement en France. Les implications raciales sont étouffées.

Lors d’une promenade, ma main était accrochée au bras de mon père biologique, la sienne posée sur la poussette de ma petite sœur, ma deuxième mère à ses côtés. De l’autre côté d’une des allées recouvertes de sable du Jardin du Luxembourg se trouvait un homme noir, poussant une poussette avec un bébé mixte à l’intérieur et une femme blanche à ses côtés…. Les deux hommes, en se regardant, se sont fait un signe de tête, un sourire, un acte de reconnaissance. C’est le signe de tête noir. Je l’ai vu ici, je l’ai vu là-bas, mais sa signification est plus grande aux États-Unis. La race imprègne tous les aspects de la société américaine, car son histoire entière repose sur le conflit racial : du génocide à l’esclavage, de la ségrégation au racisme systémique, la race imprègne chaque aspect de la vie. Produits de leur environnement, les enfants engloutissent goulûment les attentes et les stéréotypes.

J’aime la cuisine ivoirienne – la sauce darachide, l’attiéké et l’alloco – et je l’aime parce que j’en mange depuis tout petite. Transmis de génération en génération, les ingrédients, les recettes et les savoir-faire particuliers n’ont jamais été effacés, jamais condamnés à l’oubli. Il n’en va pas de même aux États-Unis. Je suis consciente de ma culture ivoirienne parce que je suis tout autant consciente que nombreux sont ceux ici qui ne connaissent pas l’origine de leur noirceur. La culture, la communauté, la théorie et le goût se sont développés par nécessité. Ils se sont développés par résilience. Je m’interroge sur la relation entre mes liens avec la Côte d’Ivoire et les privilèges raciaux. En discuter avec des amis afro-américains me pousse à la reconnaître comme telle : des avantages, la liberté, le pouvoir du savoir.

Les États-Unis enseignent le privilège comme la blancheur, mais il n’y a pas de vie sans une certaine concession. La richesse, les systèmes de soutien et les réseaux sont tous des facettes essentielles de la position d’une personne. Un atelier obligatoire de travail sur la diversité et les privilèges m’a ouvert les yeux sur le fait que je suis privilégiée. Je ne suis pas un homme, je ne suis pas blanche, je ne suis pas hétéro, mais, comme vous, je suis privilégiée. Il y a du pouvoir à inverser l’axe des titres, à se concentrer sur ce qui alimente son privilège plutôt que de le réduire.

Lors d’une conférence Well-Read Black Girl, j’ai rencontré une femme avec qui j’ai discuté de l’histoire des Noirs. Elle m’a parlé des enfants à la clé et je lui ai dit que je ne connaissais très peu de chose et que je me sentais perdue dans la culture que ma peau présuppose. Elle m’a répondu que « ce n’est pas ton histoire » et m’a invitée à rejoindre un club de lecture. La conférence m’avait mise dans un état; je ne connaissais aucune des autrices noires présentes. J’étais assise aux côtés de centaines de femmes qui semblaient être comme moi, qui me ressemblaient, mais qui connaissaient les écrits, l’histoire, la culture et s’y rattachaient d’une manière qui m’était complètement étrangère. Même si je demeurais confuse quant à ma position, la conversation qui s’était déroulée dehors sur un banc avec une femme que je venais tout juste de rencontrer, m’avait fait me sentir libérée par son regard, sa reconnaissance.

La vérité est que je ne me sens ni noire, ni mixte, mais je sais que je suis les deux, dans des endroits différents. Parler de la race dans le pays qui m’a élevé est un défi dans la mesure où je lutte pour trouver ma voix tout en m’assurant de ne marcher sur les pieds de personne. On attend de nous, les personnes noires, que nous vivions notre noirceur de manière performative, que nous soyons capables d’éduquer les gens sur notre noirceur, que nous parlions au nom de toute une race. Aucun d’entre nous ne le peut. Aucun humain ne peut parler au-delà de sa propre expérience. Lorsqu’il me faut discuter d’événements historiques, de ce que signifie être noire et de la façon dont une personne noire se fraye un chemin dans le monde à New York, je me sens comme un imposteur. Mes mots tombent par terre, pêle-mêle comme des mots magnétiques sur un frigo. Les notions s’évaporent, la confusion s’installe et je me sens comme un imposteur.

On trouve de la splendeur dans une communauté, de la splendeur dans le fait d’y être acceptée sans condition, de la splendeur dans la multiplicité. Moi qui m’étais longtemps efforcée de me rapprocher de la culture noire américaine, ce n’est que lorsque j’ai déménagé au Canada pour mes études, où j’ai rencontré une jeune Jamaïcaine, que j’ai compris comment se rapprocher d’une culture qui n’est pas intrinsèquement la sienne tout en s’accrochant à celle de sa famille. Pour cette jeune femme, la connaissance de sa noirceur venait du fait qu’elle se trouvait dans une nouvelle culture. Alors qu’elle avait grandi en sachant que « les gens n’aiment pas les noirs », son arrivée au Canada lui avait fait découvrir l’idée que la noirceur pouvait être exotique. Sa noirceur s’était homogénéisée, elle n’était plus jamaïcaine, elle était maintenant, tout simplement, noire.

Enfin, je me suis sentie comprise, vue, reproduite. Déménager en Amérique m’avait dépouillé de ma noirceur individuelle, l’avait remplacée par une étiquette commune fabriquée, et m’avait poussée à réfléchir à ma nature et aux termes et communautés auxquels j’appartenais vraiment. Au final, ça n’a pas d’importance. Je trouverai et développerai peut-être mes propres termes, je ferai peut-être partie de diverses communautés à différents niveaux, et j’apprendrai peut-être à accepter mon incapacité de « m’intégrer », chose qui, franchement, est surestimée.

Ce n’est pas mon histoire, mais j’ai la mienne.

(Photos: David Rhodes)

 

À propos de l’auteure

Iman M’Fah-Traoré est une Franco-New yorkaise. Née à Paris, elle a déménagé à New York dans sa jeunesse et s’est spécialisée en politique et gouvernance à l’université Ryerson de Toronto. Elle fréquente actuellement la New School for Global Studies à New York. L’écrivaine ivoirienne et brésilienne est impliquée au sein de The Womanity Project, une organisation à but non lucratif qui vise à promouvoir l’égalité des genres par des ateliers innovants. Elle travaille actuellement sur la publication de son premier livre de poésie. Ses écrits sont spécialisés dans les domaines suivants : LGBTQ+, deuil et traumatisme, poésie et essais sur la race et l’ethnicité.

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