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Festival des Films Mobiles en Haïti

Écrit par

Laurent Maurice Lafontant
Décembre 11th, 2020

Depuis maintenant quatre ans, Patricia Jean a quitté le Québec pour s’installer en Haïti, sa terre natale où elle a vécu jusqu’à l’âge de six ans. Ancienne co-présidente et directrice générale d’Arc-en-ciel d’Afrique, un organisme dédié aux personnes LGBTQ+ des communautés noires, Patricia est aujourd’hui à la tête de l’organisation du festival des films mobiles en Haïti.

Inspiré d’une initiative française lancée en 2005, Mobile Film Festival propose le concept suivant : 1 téléphone mobile, 1 minute, 1 film. Ce festival regroupe actuellement plus de 130 pays : « Ces quatre dernières années, le Mobile Film Festival c’est 5 éditions internationales, 4000 films reçus de 132 pays, 78 millions de vues et 229 000 € de bourses décernées ! »

En 2020, une première édition a lieu sur le continent africain et a attiré 38 pays et 497 soumissions de films. Mais aujourd’hui, nous allons porter notre regard sur la version haïtienne de ce festival qui propose des films de 3 à 7 minutes à la place d’une (1) minute.

L.L : Patricia, tu n’es pas à ta première expérience en tant qu’organisatrice de festival de films pour en avoir coordonné un à Montréal pendant trois ans et portant sur la thématique LGBTQ+. Qu’est-ce qui t’a poussée à te lancer à nouveau dans cette telle aventure en Haïti ?

P.J : Lorsque je vivais au Québec, je savais que j’étais Québécoise, mais je n’étais pas consciente à quel point j’ÉTAIS, JE SUIS vraiment Québécoise. Lorsque j’ai mis les pieds en Haïti, j’ai réalisé que toutes mes références à la normalité se dessinaient par rapport au Québec. Je m’en voulais énormément de ne pas avoir les capacités de voir Haïti par rapport à Haïti, mais de voir Haïti par rapport à mes lentilles canadiennes. Lorsqu’en 2016, à 31 ans, j’ai pris l’avion pour venir y vivre, je me suis promis de ne pas ouvrir la bouche tant et aussi longtemps que je n’arriverais pas à voir le pays sans constamment le comparer avec le Québec.

Je me suis tue. J’ai regardé, j’ai écouté. Et, j’ai compris que peu importe où on a grandi, l’impunité, la violence, les inégalités ne font pas partie de la culture haïtienne. Vivre dans la dignité, avoir des rêves et des opportunités sont des choses qui ne devraient pas être uniquement exigées des pays du Nord. Toute personne, croyance ou système qui empêcherait un individu, un groupe de personnes ou un peuple de vivre dans la dignité et de s’épanouir doit être dénoncé, brisé et restructuré.

Je me souviens de l’effort que Michaëlle Jean, ancienne gouverneure du Canada, avait mis à promouvoir l’art comme outil de changement social. C’est avec elle en tête que j’ai commencé à réfléchir à des manières de participer à cette grande conversation sur mon pays. Je crois que j’ai le droit de dire qu’Haïti est aussi mon pays et que j’ai envie de participer à son évolution.

LL : Donc le festival est une manière de redonner au peuple haïtien sa dignité et de repenser la société haïtienne en exposant ce qui se passe actuellement?

Je dirais que le festival est d’abord une manière d’encourager l’utilisation du cellulaire et du cinéma pour susciter de nouvelles conversations, pour chercher à dominer les médias en ligne avec des discours différents.

L.L : Quelle est la situation en Haïti par rapport au développement de la culture et des arts?

P.J : Il est évident que généralement les politiques culturelles nationales soutiennent la création, la production, la diffusion et l’accès à des biens et des services culturels divers. Présentement, mes conversations se tournent principalement vers le domaine du cinéma numérique et le pouvoir des réseaux sociaux. Je ne crois pas qu’il y ait de politiques et de mesures encourageant la créativité numérique et la participation de la société civile à l’environnement numérique à travers l’art. Je dirais qu’il existe un développement hétéroclite et chaotique noyé sous les besoins urgents de base. On parle ici d’accès à la santé, à l’éducation, à la sécurité, etc.

Dans le domaine du cinéma en Haïti, à ma connaissance, il n’existe pas présentement de politiques nationales de la Culture prenant en compte ce domaine et permettant un développement avec des cibles et des indicateurs clairs. Je crois qu’il existe quelques espaces d’échange et de discussion, mais je ne crois pas que ces espaces soient accessibles à tout le monde pour la simple et bonne raison que les opportunités locales sont tellement rares et maigres que l’information reste cantonnée à des espaces bien définis. Je dois quand même dire que l’on trouve aussi quelques initiatives privées, à but lucratif, qui fonctionnent plus ou moins bien, et quelques organisations, nationales ou internationales, qui interviennent selon leurs priorités.

À travers le monde, l’art et la culture exigent la mise en place de leviers étatiques ou encore de généreux mécènes qui injectent des ressources pour garder ce milieu en vie et participer à un développement national.

L.L : Donc tu dirais que le festival de films mobiles est un moyen de démocratiser un peu la culture en la rendant plus accessible?

P.J : Exactement, démocratiser le domaine de l’audio-visuel afin d’encourager plus de personnes à utiliser ce médium pour se faire entendre. L’art du cinéma reste l’art du cinéma. Il faut y investir temps, énergie et ressources. C’est pourquoi nous créons aussi des outils d’introduction et des formations gratuites en créole, accessibles en ligne. De plus, annuellement nous organisons l’école d’été du Cinéma Mobile qui consiste en une formation intensive sur des thématiques bien précises. Nous rêvons de faire venir des Québécois et Québécoises pendant 5 jours entre mai et août prochain afin qu’ils partagent avec nous leurs expertises et passions. Des thématiques très diverses sont abordées: l’art de raconter une histoire, l’écriture de court-métrage, le cadrage, la prise de son, la technique de lumière, le montage d’image et de son, l’étalonnage… Si des personnes sont intéressées nous les voulons avec nous!

L.L : Quel est le premier but recherché avec ce festival?

P.J : L’idée du festival était tout simplement d’encourager de nouveaux discours, de créer une plateforme, un espace où des personnes qui veulent parler sont encouragées à le faire. Le cinéma militant constitue un véritable genre cinématographique qui se doit de mieux prendre sa place en Haïti. Ce type de cinéma est un outil puissant de changement social. Utiliser la vidéo comme médium pour dire ce qu’est le social, pour dévoiler ce qui reste caché, pour expliquer les phénomènes de domination, d’exclusion, de disparités, pour montrer le sens des mouvement sociaux, devient une préoccupation de plus en plus partagée dans la société haïtienne. Non seulement la diffusion des images est plus large que celle des livres et touche un public plus vaste, mais elle permet aussi de mieux inclure des catégories de personnes souvent exclues dans les espaces de dialogues…

L.L : Quelles genres d’histoires sont abordées dans ce festival? Quelles thématiques retrouve-t-on dans les films des concurrents ?

P.J : Ce qui fait la beauté du festival, c’est cette ouverture qui permet aux participants d’aborder les sujets qu’ils ou elles désirent. Toutes les thématiques, autant qu’elles n’incitent pas à la violence et la haine, peuvent être abordées. L’an dernier, plusieurs films abordaient le contexte social de pays lock, d’autres questionnaient les capacités du pouvoir en place, parfois ce sont aussi des profils qui sont mis de l’avant, des histoires particulières de personnes. La spiritualité et l’art sont aussi au rendez-vous. Cette année nous avons reçu 26 films et une nouvelle fois, des questions politiques, sociales et économiques sont abordées. Mais tout dépend de l’angle dans lequel ces sujets sont abordés. C’est ce qui rend tout cet exercice intéressant et c’est pourquoi j’encourage le public à visionner les films. C’est magnifique.

L.L : Peux-tu nous dire ce que signifie pays lock?

P.J : Tout au long de l’année 2019, le pays a été bloqué à plusieurs reprises. C’est-à-dire que les écoles ne fonctionnaient pas, les magasins étaient fermés. C’était en quelque sorte une situation similaire au confinement causé par la covid-19 sauf que là, c’était dû aux crises sociopolitiques et économiques. L’augmentation du coût de la vie qui perdure depuis des années, les scandales liées à la corruption, l’insécurité, l’injustice, tout cela a amené à une vague de protestations populaires contre le gouvernement en place. Ces protestations ont paralysé les activités dans le pays.

L.L : Est-ce que les artistes et réalisateurs sont représentatifs de la société haïtienne?

P.J : C’est un jeune festival que nous laissons grandir de manière organique. Nous faisons l’effort d’inclure le plus de femmes possible dans le concours en donnant des formations. L’an passé, les gagnants étaient tous des personnes qui s’identifient comme homme. Cette année, nous avons plus de femmes. L’âge varie entre 18 et 35 ans. Peut-être que les personnes plus âgées n’osent pas participer ou croient qu’ils devraient laisser la place aux plus jeunes. L’an passé le jury était constitué de cinq femmes uniquement. C’était un choix volontaire. Un message pour encourager les femmes à participer. Cette année, suite à une conversation que j’avais eue avec une amie sur l’âge, le vieillissement et la mort, je me suis donné comme défi d’avoir un jury composé de personnes de 75 ans et plus uniquement. C’est une manière pour moi de les remercier pour les chemins tracés.

Le jury remet le premier prix de 1500 USD. Ensuite, le prix du public est de 1000 USD. Il dépend du vote de toutes les personnes présentes dans l’espace. Et finalement, il y a le prix des réseaux sociaux, de 500 USD. Ce prix a comme objectif de féliciter les personnes qui ont la capacité de mobiliser leur entourage et de faire entendre leur message. Car, cela compte aussi énormément.

L.L : À quelle date aurait lieu l’édition de 2020?

P.J : Cette année, le festival aura lieu le 13 décembre de 16 h à 19 h. Les projections en ligne débutent à 17 h.

L.L : Comment peut-on visionner ces films?

P.J : Les films sont disponibles à partir de cette date sur notre page Facebook ou encore sur notre chaîne YouTube. Ils peuvent être visionnés gratuitement.

Merci, Patricia, pour cet entretien. Je te souhaite du courage et une bonne continuation avec le festival et tes projets que nous allons continuer à suivre de près!

L’édition 2020 se déroule le 13 décembre à 17h.

Suivez sur les réseaux sociaux le Festival des films mobiles en Haïti: Facebook, Youtube, Instagram, Courriel: [email protected]

À propose de l’auteur

Laurent Maurice Lafontant est né en Haïti et a immigré au Québec en 2001. En 2008, il obtient son diplôme de l’Université Concordia à Montréal en Beaux-arts après une double majeure en études cinématographiques et études littéraires. Depuis 2008, Laurent s’implique dans la communauté LGBTQ+ en devenant intervenant au Gris-Montréal et bénévole à Arc-en-ciel d’Afrique, un organisme qui œuvrait pour les personnes LGBTQ+ des communautés noires. Il a réalisé deux courts documentaires sur la question de l’homosexualité au sein des communautés noires à Montréal: Être soi-même (2012) et Au delà des images (2014). Laurent est actuellement le président de la Fondation Massimadi, et le coordonnateur de l’évènement Massimadi: festival des films et des arts LGBTQ+ Afro. Laurent est également un écrivain qui a publié son premier roman « La dernière lumière de Terrexil » au printemps 2018.

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