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In Spirit : La voix des racines, rencontre avec Soleil Launière

Pour parler de leur provenance, les Innus se réfèrent aux points d’eau. Soleil est originaire de Mashteuiatsh sur les rives du lac Saint-Jean — Pekuakami. Artiste performeuse, elle vit à Montréal — Tiöhtià:ke — où cohabitent les 11 nations autochtones présentes au Québec. Ce mois-ci, j’ai demandé à Soleil de nous prêter sa voix et ses réflexions quant au lien entre l’art, la spiritualité et l’environnement. Elle nous livre son cheminement.

Mariette Raina : Comment ton art s’est-il développé par rapport à tes racines, et de quelle manière les amènes-tu dans ton espace créatif ?

Soleil Launière : À travers mon art, je réapprends ma culture. C’est un travail personnel profond et de longue haleine. La culture autochtone a subi beaucoup de répressions. Les écoles résidentielles ont existé jusqu’en 1990, donc c’est encore récent. Ces derniers 30 ans, pas à pas, cette culture retrouve ses sources et ses histoires perdues. L’art donne l’opportunité de se réapproprier sa propre culture et de la garder vivante.

En intégrant mes racines, les histoires qui appartiennent à ma famille, je les transforme, je les réécris, à la lumière de ce que je sens du territoire. J’interprète de quelle façon mes ancêtres pouvaient les voir. J’y apporte mon ressenti intérieur, comment je pourrais ou je devrais les regarder. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce qui se présente lorsque je me connecte à ces histoires que je découvre, et laisse mes sentiments profonds émerger. Au départ, je ne pensais pas intégrer le sacré dans mes performances, mais cela s’est imposé malgré moi, et s’est mis à vivre à l’intérieur des performances. 

Son corps est toundra

Du coin de l’oeil

Je l’observe

Son âme danse

Avec les aurores boréales

Poème de Joséphine Bacon – Un thé dans la toundra NIPISHAPUI NETE MUSHUAT

«Je suis arrivée à Montréal le 28 novembre 1968, précise-t-elle. J’habite la ville. Mais la toundra, c’est mon domicile. Or, quand je suis «dans» la toundra, je suis aussi «avec» elle. Elle est comme un être humain, pour moi. Un être aimé qui ne déçoit pas, jamais. Alors, dans mes poèmes, je m’adresse à elle comme à une personne…» Josephine Baker Entrevue

Mariette Raina : Tu parles du corps, du territoire. Peux-tu développer le lien entre les deux : de quelle manière vis-tu le « corps-territoire » ?

Soleil Launière : On dit qu’une cérémonie ou un apprentissage arrive dans ton corps avant même que tu ne l’aies vécue  Les rêves sont des guides qui anticipent ce qui va arriver. Il est possible de sentir la résonance dans ce corps-territoire avant de mettre le pied sur le lieu en question de manière effective. En ayant une idée de l’espace-performance (le pays, la ville ou le théâtre), je visite les visions et les rêves qui m’apportent un chemin vers la performance. Les images de ces territoires, les sensations, les goûts, les animaux qui m’apparaissent sont autant d’éléments qui me donnent des clés. Chaque espace possède son énergie spécifique. C’est là que la performance apporte son lot de magie : je construis le territoire-corporel  avant de rentrer en contact avec le territoire-environnement. Puis quand les deux se rencontrent, je vois ce qui émerge dans l’énergie de la performance. Cela demande d’être en réception. C’est le partage d’un courant où tu reçois et donnes à la fois.

Donc le territoire c’est l’espace du lieu naturel, mais il est aussi corporel, et même animal. Dans ma performance pour Umumanishish — « fœtus d’orignal » — j’explore le temps inconnu d’avant la naissance. Je parle de l’intérieur du corps et de la naissance. Dans cette performance, c’est le territoire physique animal qui émane à travers mon corps.

Mariette Raina : Dans ton approche tout semble très lié (le corps, l’espace, le monde intérieur et extérieur). Que penses-tu des problèmes environnementaux auxquels nous faisons face à notre époque ?

Soleil Launière : Nous avons oublié d’écouter. Nous avons perdu cette connaissance. Beaucoup de gens ne savent pas ce qu’il se passe réellement, ils sont pris avec des obligations quotidiennes, ils n’ont pas le temps de se poser pour vraiment voir ce qui ne va pas. La structure de notre société est telle que l’on n’a pas le temps de s’arrêter pour regarder, écouter, questionner. 

Le cycle de la vie est crucial. Chaque étape de la vie a son rôle à jouer. Chez les Innus, les familles sont grandes, et les enfants sont importants autant que les aînés. Chaque génération est intégrée pleinement. Mais dans nos sociétés modernes qui ont perdu ce sens sacré, on met les enfants et les aînés de côté, et on pense que seulement les personnes entre 20 et 50 ans sont importantes. Donc sous prétexte qu’aux deux extrémités de la vie nous sommes moins « productifs », nous sommes rencardés ? Cette manière de couper et de saccader le cycle naturel de vie n’a pas de sens. Ce ne sont pas la naissance ou le fait d’être âgé qui sont problématiques, c’est l’éducation. 

Nous faisons la même chose avec la nature où l’on met de côté tout ce qui n’est pas productif. Chaque parcelle de territoire doit être exploitée pour être rentable. On ne laisse pas mûrir les arbres puisqu’on les plante pour les couper tout aussi tôt à la moitié de leur vie. On oublie que la nature aussi, comme un être humain, a un cycle. Elle a besoin de vieillir pour se régénérer. Finalement, on a perdu le respect pour le cycle de la vie, qu’il soit humain ou environnemental.

L’une de mes performances — SHEUETAM Grognement de l’être de la nature — posait la question de de quelle manière écouter la nature en étant en ville: puis-je changer mes habitudes de vie pour être plus dans le respect de cette réalité du cycle naturel du vivant ? C’est un défi quotidien, même pour les personnes conscientes des enjeux.

 

Je porte ma grand-mère sur le dos

Mes genoux ploient

Sous tant de sagesse

Poème de de Joséphine Bacon – Un thé dans la toundra NIPISHAPUI NETE MUSHUAT

 

Mariette Raina : Une dernière réflexion que tu voudrais-tu partager ?

Il faut écouter notre monde intérieur et ce qui nous entoure. La nature a beaucoup à nous apprendre. Je pense qu’il y a une raison pour laquelle la pandémie est là, qui est liée à la mondialisation. L’eau, la terre et le ciel sont trop pollués, ils ont besoin d’un répit. Comme beaucoup de gens à notre époque, j’ai beaucoup voyagé pour faire des spectacles à l’étrangers, des collaborations ou des résidences artistiques. Aujourd’hui je me demande, est-ce que c’est la voie ? Le nombre d’avions qui volent tous les jours est invraisemblable, l’espace est trop pollué. Si l’on met notre univers personnel de côté, on se rappelle qu’il y a beaucoup plus grand. Les voyages sont tellement peu importants comparés à la nature qui a besoin d’un répit, qui doit se reconstruire. Elle a besoin d’une renaissance. Je n’ai pas de réponses bien sûr, juste des questions qui m’animent et me font avancer.

Pour en savoir davantage sur Soleil Launière
soleil-launiere.com   www.instagram.com/soleil_launiere

Citation et poèmes de Joséphine Bacon
Née en 1947, Joséphine Bacon est amérindienne, innue de Betsiamites et vit à Montréal. C’est une poète qui écrit dans sa langue maternelle, Nutshimit. Son travail est mondialement acclamé et contribue à maintenir et à restaurer la connaissance de sa culture.

Photography Credits:
Image 1: Stripped Tree Production
Image 2: Chelsea Liggatt
Image 3 et 4: Hugo St-Laurent

About the Author

Mariette Raina has a master’s degree in Anthropology. Since 2015 she has been teaching yoga and photography that she approaches like self-reflective and introspective mediums. She joined the Never Apart Center team in 2016 as a monthly columnist. She is also currently working as head of research for Dax Dasilva’s Age of Union project.

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