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Losing Touch (La perte du toucher)

Écrit par

Collective Culture
mars 4th, 2021

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La perte du toucher par Zahra Haider

œuvre d’art dey: Amaaya Dasgupta

édité par: Bobbi Adair

Note : Partagé par Collective Culture pour l’édition de mars du magazine web de Never Apart, cet article contient des sujets qui peuvent être difficiles, et potentiellement déclencheurs, pour les membres de notre lectorat. Nous incitons vivement toute personne ayant subi de la violence conjugale ou de mauvais traitements de la part d’un.e partenaire intime à utiliser la liste des ressources fournies ci-dessous.

Traumavertissement/Avertissement de contenu : Abus physiques et sexuels, pédophilie, sexe/masturbation.

Depuis les restrictions et les confinements imposés dans la plupart des régions du monde suite à la propagation de la COVID-19, je peine à surmonter deux formes de perte : la perte de mon ex-partenaire abusif et la perte simultanée de la chaleur humaine — dont l’étreinte platonique aurait pu me maintenir à flot durant cette période incroyablement désorientante. Le toucher physique et la connectivité physique et émotionnelle qui en découle sont des éléments essentiels de l’approbation que beaucoup d’entre nous recherchent chez les autres. Le toucher me permet de me rappeler qui je suis en dehors de moi-même, de remettre les pieds sur terre et d’apaiser les pensées existentielles vieilles de dix ans qui envahissent mon esprit. Le toucher intime est la garantie que mon corps est «assez». Un regard intime ne suffit pas. Plusieurs d’entre nous, particulièrement ceux et celles dont le principal langage d’amour est le toucher physique, ont besoin de cette connexion.

Reconnaître ce besoin en moi n’est pas nouveau. Enfant, je ressentais un profond désir de trouver quelqu’un pour me tenir dans ses bras, moi le bébé à la lune en cancer de deux parents émotionnellement, et souvent physiquement absents. J’ai rapidement pris conscience de mon désir d’être touchée avec tendresse et amour, car je m’accrochais aux petits moments où l’on m’en donnait, et aux souvenirs qui s’en dégageaient par la suite. Mon père, incapable de communiquer avec moi quand j’étais adolescente, me montrait qu’il se souciait de moi en me téléphonant constamment pendant mon absence, jusqu’à ce que je rentre à la maison. Lors de mes anniversaires, une abondance de cadeaux était éparpillée dans ma chambre, mais sa présence physique — ce que je voulais le plus de sa part — était fréquemment inexistante. Victime d’intimidation tout au long de mon enfance, je pensais avoir besoin que mon père, le gardien patriarcal, me protège. J’aimais lorsqu’il me soulevait de terre quand j’étais petite et qu’il me lançait en l’air comme si j’étais à la fois délicate et invincible. Je voyais en mon père une figure protectrice. Mais quand les mains qui m’étreignaient et me faisaient me sentir en sécurité comme seul lui le pouvait ont couvert ma mère d’ecchymoses, je suis devenue confuse et honteuse de mon désir conflictuel pour le toucher. Ce désir s’est imprégné de peur.

Ma mère passait la plupart de son temps physiquement et émotionnellement hors de portée. Enfermée dans sa chambre ou partie en longs trajets en voiture, elle prenait ses distances pour se remettre de la violence infligée par mon père. Les survivant.e.s de violence conjugale sud-asiatiques ne bénéficient généralement pas de ressources pour guérir des agressions et des abus sexuels ou domestiques. Notre normalisation socioculturelle de la violence, du militarisme et le silence qui s’ensuit à cause du nationalisme patriarcal ne valorisent ni ne préconisent l’affection. En essayant d’appeler ma mère à plusieurs reprises (comme mon père le ferait plus tard avec moi), j’ai commencé à avoir une tendance à la panique à l’âge de sept ans. Ce trouble m’a rendue incapable de dormir; je ne voulais plus aller à l’école; j’ai développé une hypocondrie pour l’attention parentale et la perspective de voir mes parents quitter la maison me terrifiait. Je ne comprenais plus comment toucher ou être touchée. Mon incapacité à comprendre cette dualité acquise de désir et de répulsion envers le toucher a été causée par le refus de ma mère de jouer le rôle de parent «chaleureuse» et «affectueuse» et par les abus sexuels que j’ai subis durant mon enfance — ce que j’ai imputé à sa parentalité négligente et distante. La signification du toucher avait été déformée, interprétée comme une chose à la fois à craindre et à désirer, un acte à la fois d’amour et d’abus qui était douloureusement déroutant.

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Pendant mon adolescence, cette honte intériorisée autour du toucher a suscité chez moi des «évanouissements de rage» et une méfiance constante envers les autres. J’ai commencé à me détester et à haïr l’acte de me toucher encore plus — que ce soit par plaisir ou différemment. J’ai cherché des moyens de reconquérir un certain espace afin de me sauver de ces sentiments d’insécurité inventés. Je me suis transformée en un objet qui recherchait l’approbation des hommes hétérosexuels cis en tolérant leurs besoins plutôt que les miens. La confusion que j’avais développée autour du toucher lorsque j’étais enfant semblait me pousser à me contenter de n’importe quel type de toucher, même lorsqu’il menait à une volatilité physique, car je n’avais aucune idée de ce que le «toucher» était censé être, et qu’il nécessitait des limites.

La COVID-19 a donné lieu à une réticence évidente à toucher les autres, faisant du toucher un acte isolé, presque obsolète. En revanche, les contacts non désirés, sous forme de violence domestique par exemple, ont augmenté depuis le début du confinement mondial. De septembre à décembre 2020, la ligne d’aide téléphonique canadienne Assaulted Women’s Helpline a reçu plus de 20000 appels, alors qu’elle en avait reçu 12000 au cours de la même période de l’année 2019. Au Pakistan, où j’ai été élevée, la violence domestique et sexuelle a atteint un niveau sans précédent. En revanche, les formes de toucher désirables qui vont au-delà de l’intimité sont pour la plupart inaccessibles — même dans la douceur d’un massage thérapeutique ou d’une véritable étreinte.

En 1998, la professeure Tiffany Field a demandé un changement dans l’attitude sociopolitique à l’égard du toucher, exprimant à juste titre que «laisser son humanité derrière soi chaque fois qu’on quitte la maison n’est pas très attrayant». Elle a consacré la majeure partie de ses recherches au toucher, en élaborant des preuves empiriques que le toucher peut combattre la réaction de fuite ou de combat et qu’une étreinte peut aider à nous ramener dans notre corps, à nous ancrer dans la réalité. Le toucher, dans son essence, est un acte d’ancrage; pour beaucoup, dont moi-même, il aide à soulager l’anxiété et la dépression existentialistes.

 Le toucher est essentiel, mais dû à la prévalence des termes «essentiel» et «non essentiel» dans le contexte pandémique, on le considère peu à peu comme non essentiel. Le toucher continuera d’être un geste à éviter, un désir naturel anormalement rejeté qui provoque à son tour un sentiment d’ostracisme—alimentant le développement à l’Occidentale de sociétés individualistes et transformant les vagues d’isolement en ouragans. Je songe à ce que le toucher signifie pour moi maintenant que je le désire ardemment et que je ressens le poids de sa perte, mais est-ce que je comprends vraiment ce que j’ai gagné en son absence? Mon corps a connu tant d’amour par le toucher, mais aussi tant de traumatismes. Je comprends mon corps et ce qu’il désire à travers le toucher mieux que je ne l’ai jamais fait auparavant, mais je continue à naviguer dans l’espace qui existe entre la peur et le dégoût à son égard. Je continue à en avoir envie. Je continue à avoir peur. Le corps tient certainement le compte.

Zahra Haider est une écrivaine pakistano-canadienne et une activiste érudite actuellement basée à Montréal (Tiohtiá:ke). Son travail explore les questions et les intersections de la race, de la classe sociale, de la sexualité, du nationalisme, de la violence et du traumatisme des femmes en Asie du Sud et dans sa diaspora. Elle a écrit pour VICE, BBC World, Wear Your Voice, rabble.ca et d’autres et est apparue sur ces sites.

 

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