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Pas ton encylopédie

Écrit par

Iman M’Fah-Traoré
août 27th, 2020

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Je suis une femme, noire, lesbienne parcourant le monde en portant du noir sur ma peau, or ceux et celles qui m’étiquettent ne savent pas que je m’identifie avant tout comme Française. S’étiqueter soi-même est constructif, voire révélateur, mais étiqueter les autres, c’est tout simplement destructif.

« Est-ce que je peux toucher tes cheveux? », voilà ce qu’elle m’a demandé. À moins que ça ne soit un homme qui ait demandé. Ça n’a pas d’importance. Je ne saurais dire combien de fois une personne, homme ou femme, jeune ou vieux, blanc ou pas, sobre, ivre, gelé… ça. n’a. pas. d’importance. m’a demandé avec nonchalance « Est-ce que je peux toucher tes cheveux? » Pour certains, et pour une raison que je n’arrive pas à définir, ma tête est un petit animal à caresser. Comme s’ils et elles étaient autorisés à plonger les doigts dans ma magnifique crinière crépue et complexe. D’autres ne me demandent même pas. Non—ils pensent qu’ils peuvent s’en donner à cœur joie. Qu’il soit 7 heures du matin dans le bus M15 ou 1 heure du matin à l’extérieur du club, cigarette ou nourriture de rue à la main, cela n’a aucune importance. Est-ce que mes cheveux ont l’air d’un serviette de table? On me dit : « J’adooooore sur tes cheveux, ils sont tellement doux, ils sont vraiment, genre… différents! » comme si cette personne avait percé un secret bien gardé. En effet, mes cheveux sont différents, différents… des tiens. Voilà le hic : bien que j’aimerais tout autant glisser mes doigts dans ta chevelure lisse et brillante, je ne le fais et je ne demande pas la permission de le faire parce que je te considère comme un être humain qui a droit à son espace. Vous n’avez pas appris à garder vos mains pour vous?

Vous remarquez mon ton énervé? Je demanderais pardon, mais à vrai dire, les « je peux toucher tes cheveux » et « je m’excuse, mais ils sont tellement… » quotidiens sont exaspérants. Le simple nombre de « J’aime tes cheveux », bien qu’utile pour gonfler mon ego, est généralement suivi par « Puis-je les toucher », transformant mon sourire et mon « merci » tièdes en une politesse forcée et un manque d’intérêt poli au sein d’un malaise partagé. Je me résous toujours à soupirer, « Bien sûr, pourquoi pas ».

Croyez-moi, je préférerais de loin dire non , mais ce n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Ils et elles vous regardent toujours, ou plus exactement, vous regardent les cheveux avec des yeux pétillants d’excitation, ce qui rend la chose plus difficile. Bien que j’aimerais savoir dire non. Je me demande si je ne le fais pas parce que ça me rendrait encore plus mal à l’aise ou parce que ça demande tout simplement plus d’énergie. Peut-être qu’après avoir été habituée à quelque chose pendant si longtemps, je suis devenue complaisante et que je préfère recourir à mon faux sourire avec la tête inclinée et dire «merci»  plutôt que de défier ma norme, de plonger dans l’inconnu et de risquer de les offenser malgré qu’eux, ils m’offensent. Dans ces moments-là, j’ai appris à placer l’intention au-dessus des conséquences; cependant, il est possible qu’on m’ait simplement appris que ce que je ressens n’a. pas. d’importance. point. final.

Je devrais peut-être me résoudre à me sentir flattée. Les compliments sont bien plus agréables que la pétition qu’une fille blonde commence en blague et qui vise à te forcer à t’asseoir à l’arrière de la classe pour éviter que tes cheveux ne bloquent le tableau, évidemment. Ou les petites boulettes de papier que les garçons te lancent dans les cheveux quand ils s’assoient derrière toi au secondaire.

Ou peut-être devrais-je simplement accepter que ce soit également parce que je suis une femme, jeune de surcroit, et que les gens trouvent normal de me traiter en objet d’intérêt plutôt qu’en humain comme eux, c’est ça?

La bonne nouvelle est que je ne suis pas seule. Passer à côté d’une compatriote noire qui laisse ses boucles naturelles sentir la brise me remplit d’une joie et d’une reconnaissance infinies, alors que nous nous saluons, sourions, parfois même nous complimentons. Ses « J’adore tes cheveux » signifient quelque chose. Ils disent: tu fais partie de ce sentiment de communauté, tu fais partie de la communauté invisible des femmes noires qui portent leurs cheveux tels quels. Lorsqu’il s’agit d’être lesbienne, je me demande si le fait que je sois une femme noire ne joue pas un rôle dans l’oubli des hommes lorsqu’ils font des commentaires sur nous (nous, étant ma partenaire, la personne envers laquelle je montre de l’affection en public, et moi-même). Je me demande si, soi-disant pour plaisanter, ils se permettent les « pouvez-vous vous embrasser à nouveau » et les « est-ce que je peux regarder » simplement parce que nous sommes deux femmes et qu’ils sont des hommes: notoirement connus pour être plus haut sur le totem social. Ils crachent leurs insultes comme si j’étais assise derrière un écran sur leurs genoux, tel l’objet de leur désir.

Rarement, mais parfois, j’envie les hétéros… Imaginez que vous vous promenez joyeusement dans la rue, main dans la main avec votre partenaire, et que vous êtes rapidement interrompus par un vieil homme en colère et confus qui vous dit « vous ne pouvez pas faire ça », alors qu’il se met à marcher à reculons sur la rue Fulton à Brooklyn, en regardant vos mains jointes et vos paires d’yeux nerveux. Ou bien imaginez que vous embrassez votre partenaire à l’entrée de la gare pour ensuite être insultée par un autre homme âgé qui vous hurle au visage : « Vous me rendez tous malade! » Utiliser son homosexualité comme moyen de dissuader les prétendants masculins est… ça passe ou ça casse. Une fois, on m’a dit « je comprends, la mère de mon enfant est lesbienne ». Une autre fois, on m’a jeté un « t’es gouine?!? » avant de partir en furie. Vous pouvez même en rencontrer une personne qui cherche des conseils pour contourner ce dont nous sommes tous sortis. Je ne fais pas de distinction entre les commentaires répugnants déguisés en commentaires positifs et les commentaires manifestement haineux : ils justifient la même rage de dégoût.

En tant que femme, on me siffle dans la rue; à New York, c’est une pratique répandue qui vise potentiellement à nous rappeler notre place dans la société. En tant que femme noire, on me touche et on me pelote, en tant qu’homosexuelle, on me harcèle: on me fixe comme dans une sorte de spectacle gratuit.

Étonnamment, le réconfort se trouve dans le sentiment de communauté que je partage avec les femmes, les femmes noires et les femmes homosexuelles. Par sens de la communauté, je décris la sensation d’entrer dans une pièce remplie d’hommes et de croiser le regard de la seule autre femme, ce qui fait d’elle votre nouvelle meilleure amie, la sensation de passer devant une autre personne noire et de hocher la tête en signe de reconnaissance, la sensation de voir une autre lesbienne et de nous regarder en souriant, passant d’une légère incertitude à une reconnaissance réconfortante.

Le fait d’avoir plusieurs familles m’a amené à grandir à New York avec une mère, un beau-père et deux sœurs, dont aucun ne partage mon identité noire. Être la seule personne noire dans sa famille, surtout dans le contexte racial américain, est assez déroutant. Je n’ai pas compris que j’ai manqué de toute une éducation noire jusqu’à l’adolescence. J’ai participé au festival Well-Read Black Girl pour essayer de me rapprocher des mien.ne.s avant de découvrir que oui, je suis noire et oui je suis instruite, mais que je suis une Française instruite, pas une noire instruite. Ce sentiment de semi-appartenance est ancré dans la littérature au même titre que le cinéma, la musique, les pratiques, etc. Les Noir.es Américain.es vont évoquer des artistes, des écrivains, des designers, des films noirs, et je suis submergée par la honte et un sentiment d’ignorance insupportable.

Bien que je sois noire, je ne suis pas américaine, je n’ai pas grandi noire et Américaine. Ma noirceur n’est pas celle qui est courante. Je subis le racisme auquel tou.te.s les Noir.es sont confronté.es, mais je suis incapable de saisir la culture, autant que je le voudrais. Cela n’empêche pas les gens de me traiter comme leur encyclopédie ambulante personnelle lorsqu’ils/elles me regardent, sur le point de lire le N-word dans Des souris et des hommes, à la recherche d’une sorte d’approbation, ou alors qu’ils cherchent à se faire absoudre d’un comportement potentiellement raciste. «Est-ce que les noirs…» je vous arrête tout de suite! Je suis une personne à part entière et bien que vous présumez que j’ai le pouvoir de parler au nom d’une race toute entière, ce. n’est. pas. le. cas. En tant qu’homosexuelle, les « comment est-ce que vous couchez ensemble? » et « c’est qui le gars dans le couple? » sont trop fréquents. Je suis heureuse d’éduquer les autres, mais ce n’est pas mon seul but, le but d’être utilisé comme un objet, un livre, ou un dictionnaire. Est-ce que je l’air d’un cours d’université? Ou de, comment ça s’appelle déjà? L’internet!

Vous pouvez lire le N-word, mais pas le dire. Je ne vous dois pas de détails sur ma vie sexuelle. Et de gars dans le couple, il n’y en a pas, et c’est ça le but!

Les microaggressions se produisent même dans le cercle le plus fermé : la famille. L’unique femme noire sous mon toit, je suis seule. Quand les membres de ma famille se questionnent sur ma frange, par exemple, le désarroi me submerge. Le fait qu’ils n’arrivent pas à accepter que, oui, j’ai une frange — c.-à-d. des cheveux qui reposent sur le front et qui encadrent le visage — est manifestement insultant. Cet échange a donné lieu à des combats explosifs, moins à propos de ma frange que de ce qu’implique la lutte pour savoir si elle existe : que  l’homme blanc a toujours raison.

Cela s’étend aux ami.es de la famille, avec la nécessité de défendre une autre femme racisée quand son expérience du racisme au sein de son travail est remise en question par une femme blanche, disant que c’est parce qu’elle est une femme et non parce qu’elle est une femme de couleur.

Le problème clé ici est la remise en question. Ne. remettez. pas. en. question. une personne racisée quand elle vous décrit son expérience. On connaît la «mecsplication», voilà la «blancsplication». Ne la tolérons pas.

Je suis impressionnée par les humains, mais pas étonnée. Impressionnée par notre capacité à accéder à un savoir infini tout en étant miné.es par les préjugés, la xénophobie et la difficulté générale à comprendre ce qui n’est pas à nous. Cherchons quelconque constatation dans l’espère ce pot-que sont mes « identités ». En tant que tête d’affiche des mouvements pour la justice sociale de notre siècle, on aurait pu espérer que j’arrive tout de même à trouver une.

Voici ce que je sais à coup sûr: ce mélange multiculturel a généré une combinaison intéressante de lentilles à travers lesquelles voir le monde et le sentiment d’appartenance à une communauté multiple démontre qu’il y a du feu à travers la loupe. Je suis avant tout, et comme nous le sommes tou.te.s, un produit de mon environnement, façonnée par l’expérience; au XXIe siècle, cela signifie s’enorgueillir de telles identités…

Je suis une femme, noire, lesbienne.

Note: Murale dans le photo du haut de page par Brendan Higgins aka Chinatown Branch

À propos de l’auteure

Iman M’Fah-Traoré est une Franco-New yorkaise. Née à Paris, elle a déménagé à New York dans sa jeunesse et s’est spécialisée en politique et gouvernance à l’université Ryerson de Toronto. Elle fréquente actuellement la New School for Global Studies à New York. L’écrivaine ivoirienne et brésilienne est impliquée au sein de The Womanity Project, une organisation à but non lucratif qui vise à promouvoir l’égalité des genres par des ateliers innovants. Elle travaille actuellement sur la publication de son premier livre de poésie. Ses écrits sont spécialisés dans les domaines suivants : LGBTQ+, deuil et traumatisme, poésie et essais sur la race et l’ethnicité.

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