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In Spirit: Révérence

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Me revoilà au Brésil, comme une vague qui me ramène de manière incessante vers l’Amérique du Sud, je découvre de nouveaux horizons et je plonge dans cette culture de plus en plus fascinante. Dans un futur pas trop lointain, j’écrirai sur les Orixas du Brésil et l’ancienne sagesse des Mapuches chiliens. En attendant, ce mois-ci c’est une lettre ouverte que je propose, qui glisse au fil des rencontres et des discussions.

Proche de la nature, la vie parait différente. Vivre au rythme de la lumière du jour, lire les vents, regarder les plantes qui nous entourent et parfois les cultiver, ou simplement profiter des fenêtres ouvertes qui laissent entrer l’air du dehors. La nature apporte une sorte d’humilité inévitable qu’elle nous enseigne. Si tu veux faire pousser quelque chose, il faut de la patience. Une plante ne mûrit pas sur commande. C’est l’écoute qui nous enseigne comment s’en occuper. Et si cela est vrai pour les plantes, c’est aussi vrai pour les êtres humains.

« Dans la nature, il y a la vie et la mort, et la nature est pleine de joie. Dans la société humaine, il y a la vie et la mort et les gens vivent dans la tristesse ». [La révolution d’un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka]

Nous sommes percher sur un rocher en train d’observer la mer. Elle me dit: “Quand tu rentres dans la mer, il faut le faire avec conscience. Il y a différents styles de surf, certains sont plus nerveux dans leur jeu, tandis que d’autres sont plus doux. Des fois quand je regarde un surfeur, j’ai l’impression qu’il agresse la vague, il ne l’écoute pas. Je préfère ceux qui glissent avec elle, parce que si tu l’écoutes, elle te dit où aller et comment te placer. Dès que tu bouges ton corps moindrement, elle répond”. Je lui partage qu’en photographie je sens la même chose, il y a ceux qui ‘prennent’ des photos sans avoir conscience que c’est un échange. Quand on photographie de beaux paysages ou de beaux corps, très vite happé par l’exotisme on se dit déjà que ça va faire beaucoup de “likes” sur Instagram ou Facebook. On oublie qu’une photo n’est jamais ‘prise’, elle ne doit pas être volée, elle nous est offerte. Et pour cela, il faut offrir quelque chose en échange. Ce que l’on offre c’est notre regard, notre écoute, cette compréhension que nous ne sommes pas séparés des choses, mais participons profondément à un mouvement organique avec notre environnement, et ce, quelle que soit la pratique ou l’activité à laquelle nous nous adonnons.

“Cultiver aussi simplement que possible dans l’environnement naturel, et en coopérant avec lui plutôt que l’approche moderne appliquant de manière croissante des techniques toujours plus complexes pour refaire entièrement la nature au bénéfice des êtres humains”. [La révolution d’un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka]

Nous parlons du corps et l’être, du regard et du senti. Pendant ces jours ensemble, nous lisons des textes des mystiques et discutons de ces sujets qui plongent au coeur du questionnement de l’être. Avec passion, entourées de longs moments de silence, nous échangeons sur ce pressentiment.

La question profonde, l’unique question à investiguer finalement, est celle de comment je fonctionne. Il n’est pas tant question de ce que l’on fait, mais surtout de comment on le fait. Comment est-ce que je me révèle dans mon rapport avec l’activité qui se présente à moi? Suis en train d’essayer de gagner quelque chose, de me rassurer, d’utiliser? Ou y a-t-il une joie profonde dont le but est l’exploration elle-même finalement, dans laquelle l’enjeu s’élimine, et alors la connexion avec mon environnement devient évidente par l’écoute. Derrière le surf, la photographie, derrière la musique ou le yoga, c’est l’être qui jaillit, comme un miroir éclatant qui met en lumière mon fonctionnement. L’activité est une excuse pour nous révéler.

Trop souvent nous arrivons en terrain conquis. Ça n’est pas une faute, ça n’est que par extrême habitude et conditionnement, jusqu’à ce que l’on nous dise ou que l’on pressent très fortement qu’une autre possibilité existe. Voilà quelque chose à explorer. Le terrain conquis, c’est la nature qui m’entoure, ce sont aussi les gens qui sont dans ma vie. Le photographe prend les photos, le pratiquant de yoga agresse le sol, le musicien abuse le silence. Il faut voir combien il ne faut pas aller vers la chose avec volontarisme, mais au contraire la laisser venir à nous, vivre et résonner dans le corps, pour nous donner la direction de l’action. On découvre alors une action qui ne vient pas de la compensation, mais de l’écoute : le photographe épouse l’espace et le corps qu’il photographie, le musicien part du silence et y ramène son auditoire, le pratiquant de yoga célèbre le vide. Le volontarisme crée une contraction dans le corps et l’environnement est abordé avec demande et agressivité. Tout est préhension. Il y a la peur de perdre qui est gigantesque qui entraîne le besoin de sécurité. Au contraire, l’écoute ramène au vivant, à la dilatation du corps et de l’être, écho de sa nature profonde.

“L’ironie est que la science n’a servi qu’à mettre en évidence combien la connaissance humaine est petite.” [La révolution d’un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka

Ce questionnement est un parcours qui peut être abordé comme une forme d’entraînement si l’on puis dire: apprendre à parcourir le sentier de l’être s’apprivoise comme la pratique du surf ou celle du yoga, celle des arts martiaux ou de la peinture. Il faut apprendre à apprendre. Il faut apprendre à explorer. Il faut apprendre à naviguer dans l’inconnu, à cheminer sans autre but que de voir ce qui se déploie dans l’instant.

Face à la nature, il y a cette évidence que nous sommes si petits. Le jour où l’être humain aura détruit son espèce, elle reprendra ses droits. Elle est force puissante et résiliente. Marchez en montagne, gravissez là pour vous rendre compte de la petitesse de votre existence. La grandeur n’est pas en nous, elle est dans le fait qu’il nous ai donné le droit de la voir, d’en être témoins. Dieu se cache derrière chaque recoin. Nous sommes les témoins. Devant tant de beauté, tant d’évidence où tous les plans fondent en un, devant ce pressentiment déjà si immense qu’il m’est donné de sentir, je tire ma révérence. Il n’y a plus la place pour aucune demande.

Photo : Mariette Raina [Garopaba et sa région].
Lecture : La révolution d’un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka

Je remercie spécialement Greta pour le partage de son univers.

Mariette est diplômée d’un master en anthropologie de l’Université de Montréal. Elle enseigne un yoga qui fait écho à la philosophie du Shivaïsme tantrique non duel du Cachemire. Elle voyage régulièrement en Inde pour poursuivre ses recherches sur les traditions ésotériques des Tantras. Mariette est aussi artiste visuelle, employant la photographie notamment comme notes de terrain et exploration des cultures.

marietteraina.com

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Commentaires (8) (Cacher)

  1. merci pour le voyage . ton regard et tes mots m’apporte une profonde respiration

  2. Comme c’est beau 🙂

  3. C’est un véritable plaisir de lire un tel texte. Un texte qui nous démontre d’une part, la philosophie de vie d’une grande artiste et, d’autre part, sa richesse intellectuelle accompagnée par une humilité dans son approche de présentation. Une présentation qui favorise chez le lecteur une réflexion sur un aspect de plus en plus méconnu à notre époque. Et j’ai nommé vivre en parfaite communion avec le temps présent.

  4. ahh, La révolution d’un seul brin de paille, Masanobu Fukuoka est un livre magnifique il est juste là à côté 🙂 belle photos
    biz
    Do

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