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«Zom-Fam» de Kama La Mackerel et la créolité

Écrit par

Laurent Maurice Lafontant
octobre 5th, 2020

*Le pronom iel est utilisé dans ce texte pour parler de l’artiste Kama La Mackerel qui se considère comme une personne non-binaire, c’est-à-dire ni homme ni femme. Les mots (verbes, noms…) sont aussi accordés en fonction de ce genre non-binaire.

« Comment écrire cet être spirituel ? » 

« Comment transmet-on du savoir, de la culture et la spiritualité malgré ce silence colonial ? »

Telles sont les questions que se posait Kama La Mackerel pour la rédaction de son recueil de poèmes « Zom-Fam » (Homme-femme). À travers cette œuvre poétique, l’artiste montréalais.e raconte sa vie à l’île Maurice, la façon dont iel (ni entièrement masculin ni entièrement féminin) a grandi dans cet environnement créole, élevé.e dans une famille hindoue et catholique, son immigration, sa quête identitaire jusqu’à son affirmation de soi. À l’image du créole, la langue maternelle de Kama, ce livre représente un mélange d’identités à plusieurs niveaux, d’abord par rapport aux multiples cultures d’Asie, d’Afrique et d’Europe qui cohabitent à l’île Maurice, et par conséquent chez l’artiste, puis par rapport à l’identité de genre et sexuelle qui est à la base de l’odyssée créatrice de Kama La Mackerel : « Je réalise de plus en plus comment cette œuvre est une démarche spirituelle pour moi. Et ma transidentité est une quête ancestrale et spirituelle avant tout. » D’ailleurs, cette spiritualité et cette mixité de cultures ressortent bien dans le nom que porte l’auteur.e avec son prénom Kama, originaire de la religion hindouiste, qu’elle acquiert par son père de manière quasi prophétique et spirituelle, à travers les voix ancestrales, et avec La Mackerel, un mot créole mauricien avec une connotation négative, mais qui, dans ce cas, est repris d’une manière positive et assumée par l’artiste.

Pour parler de la créolité, les auteurs Jean Bernabé, Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau disaient dans l’Éloge de la Créolité : « Notre histoire est une tresse d’histoires. Nous avons goûté à toutes les langues, à toutes les parlures. (…) Nous sommes tout à la fois, l’Europe, l’Afrique, nourris d’apports asiatiques, levantins, indiens, et nous relevons aussi des survivances de l’Amérique précolombienne. La Créolité c’est « le monde diffracté, mais recomposé », un maelstrom de signifiés dans un seul signifiant : une totalité » [1] Bien que ces écrivains parlent de l’univers créole antillais en particulier, on retrouve ce même esprit créole dans le riche univers mauricien de Kama ainsi que dans son discours. Majoritairement rédigé en anglais, ce recueil comprend des passages en créole mauricien à base de langues d’Afrique du Sud, d’anglais et de français, mais aussi en tamil. « [Le créole] est ma langue maternelle avant tout. Ça a quelque chose de sacré. Au sens plus large, c’est l’hybridité. De ce qui permet de l’entre-mélange. Réinventer notre manière d’être. Je trouve de la poésie dans ce métissage. Le créole me permet d’exprimer des choses que les langues coloniales à elles seules ne permettent pas », répond Kama par rapport à l’importance et à la signification du créole dans sa vie et dans son œuvre.

Couverture de Zom-Fam

Outre la diversité de langues dans l’œuvre, l’hybridité créole se reflète également dans le mélange de poésies, de spiritualités et de quêtes identitaires. La poésie de Kama fait corps avec son vécu, l’environnement qui l’a vu.e naître et cette terre natale qu’iel a laissée. Ici le territoire n’est pas une simple source de richesses exploitables à la manière des colons.

“to lekor se to lakaz
to lekor se enn zil

to lekor se to lakaz
to lekor se losean” [2]

Dans ce passage, l’auteur.e dit que son corps est son foyer, son île et l’océan. Pour iel, même en résidant au Québec, hors de son île natale, l’attachement à ce lieu est présent en lui-elle et dans ses créations. « Ma pratique artistique est basée autour de l’île Maurice. L’image de l’île est très présente. Je m’intéresse aux espaces hybrides, aux entre-espaces. Mon art permet cette hybridité et d’être plein de choses tout en étant québécois. Ça me permet de réinventer le Québec. » Ainsi Kama poursuit le processus de créolisation sur sa nouvelle terre d’accueil en apportant avec elle sa langue et sa spiritualité, comme ce fut le cas pour ses ancêtres.

“I got onto a plane
I left the island

Flying over the same tumbling oceans
My ancestors had been forced to cross on a ship, a century earlier.”

La créolisation est née du voyage transatlantique, de la traite de Noirs, de l’esclavage, de la résistance. Les Créoles sont ceux qui sont nés ou qui sont arrivés sur une terre nouvelle et qui ont dû réinventer, se recréer une nouvelle identité à partir des diverses ethnies qu’ils côtoyaient, parce qu’en étant des peuples différents réunis dans une même contrée qui leur était inconnue, éloignée de leur terre natale, ils n’étaient pas en mesure de garder leur culture ancestrale intègre. Pour survivre et avoir une existence qui leur soit propre en dehors de la vie d’esclaves et des champs du maître, les esclaves, futurs Créoles, ont dû recréer et fonder une nouvelle culture qui est la Créolité, et qui regroupe une diversité de peuples, de langues et de cultures : « La Créolité est une annihilation de la fausse universalité, du monolinguisme et de la pureté. » [3]

La Créolité est une libération du colonialisme. Dans leur livre, les auteurs Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant considèrent que les Créoles doivent s’affirmer et reconnaître leur culture pour eux-mêmes en s’affranchissant de la mentalité française et occidentale, et en creusant dans leur for intérieur afin de faire resurgir leur identité authentique. L’œuvre de Kama est ancrée dans cette pratique décoloniale. Par sa création littéraire, Kama brise la culture du silence qu’ont engendrée les traumatismes de la colonisation dans sa famille. Par sa spiritualité liée à ses ancêtres et à la nature environnante, Kama poursuit l’exercice de décolonisation. Sa poésie est cette affirmation de soi et de la spiritualité ancestrale qui prend vie à travers les mots. Cette poésie spirituelle permet de transcender le silence familial sur des sujets tabous dans plusieurs cultures créoles, comme l’homosexualité et la transsexualité. « Le livre et la poésie sont une réclamation décoloniale et ancestrale et fondamentalement spirituelle. »

Photo: Val-Bah

Si Kama et les auteurs de l’Éloge de la créolité voient la créolisation comme étant « essentiellement un processus de création d’une culture (ou d’une langue) nouvelle, à la suite d’un métissage et par émergence spontanée dans un milieu nouveau » [4] et aussi comme étant fondamentalement anti-colonialiste, s’ils la voient comme une manière, pour les populations des îles ayant connu la colonisation française, d’affirmer fièrement leur identité, il n’en a pas toujours été ainsi de l’identité créole et des créolophones.

« Personne qui est de race blanche, d’ascendance européenne, originaire des plus anciennes colonies d’outre-mer. Planteur créole, populations créoles; un créole, une créole. » Telle est l’une des définitions du mot créole encore offertes dans des dictionnaires français (Larousse et le Robert). Pour ma part, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir la définition du mot « créole » au début de ma vingtaine! Moi qui avais toujours associé le créole à la culture noire haïtienne et à celle des Antilles, je n’en revenais pas que cette identité soit initialement attachée aux personnes blanches européennes, dont la culture haïtienne est justement supposée se distancier par les origines africaines qui définissent les citoyens et citoyennes d’Haïti, ainsi que par la révolution contre le colonialisme qui a abouti à son indépendance.

Et si, aujourd’hui, les langues et les cultures créoles sont célébrées à travers le monde durant le mois d’octobre depuis 2001, ces identités n’ont pas toujours été bien vues par les créolophones eux-mêmes. Ayant émergé de la classe la plus dénigrée, celle des esclaves, la culture créole n’a pas été considérée comme valorisante et a souvent été ignorée, de la part des Occidentaux comme de la part des élites créoles elles-mêmes.

Lorsque je grandissais en Haïti, le rapport que la société entretenait avec cette langue était contradictoire, mitigé. La question de savoir s’il méritait même le statut de langue était très débattue dans certains milieux de la société haïtienne. D’une part, le créole était couramment parlé par toute la population. C’était la langue utilisée pour discuter entre amis, le langage du quotidien. En même temps, il est considéré comme plus vulgaire que le français et ce n’était pas la langue du milieu scolaire et du milieu de travail. Une personne qui parlait uniquement créole était réputée être une personne non éduquée. Cette langue reflète bien la dynamique haïtienne par rapport à l’identité et la culture. J’ai fait partie de la première génération à apprendre à lire et à écrire le créole tandis qu’à l’époque de ma mère, les élèves étaient punis s’ils parlaient le créole dans la cour d’école.

Exposition My Body Is the Ocean / Photo: Võ Thiên Việt

Toutefois, arrivé à Montréal en 2001, j’ai réalisé que le créole, c’est ce qui définissait les Haïtien.ne.s, ce qui les rassemblaient. Cette langue était vraiment le symbole de l’identité haïtienne. À mon entrée au cégep, j’ai découvert que le créole ne se limitait pas aux Antilles, mais qu’il était aussi parlé dans les îles africaines comme la Réunion et l’île Maurice. Finalement, la culture créole qui s’est développée dans plusieurs colonies françaises m’a permis de me lier d’amitié au cégep avec une fille venue de l’île Maurice. Même si nous ne parlions pas le même créole et ne nous comprenions pas toujours, nous avions du plaisir à comparer nos deux créoles et nos cultures.

En lisant « L’éloge de la créolité » de Patrick Chamoiseau, Jean Bernabé et Raphaël Confiant, les fondateurs du mouvement de la créolité, j’en suive venu à considérer cette identité créole comme étant créatrice. Résidant à Montréal, d’origine haïtienne et étant gai, j’étais très tiraillé dans mes identités. Et j’aimais bien cette idée du créole qui offrait la possibilité d’une identité créatrice, formée d’un mélange de plusieurs identités. Aussi, en tant qu’artiste, cette définition m’interpelle. C’est cette même créolité que je retrouve dans le recueil de poèmes « Zom-Fam » de Kama La Mackerel.

En ce mois d’octobre qui célèbre les cultures créoles, je vous recommande le recueil de poèmes « Zom-Fam » de Kama La Mackerel. Édité par Metonymy Press, le livre est disponible dans toutes les librairies à Montréal.

Photo en haut de page: Võ Thiên Việ

[1] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, L’éloge de la créolité, Gallimard, p. 26 à 27.

[2] Kama La Mackerel, Zom-Fam, Metonymy Press, p. 67

[3] Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, L’éloge de la créolité, Gallimard, p. 28.

[4] Céroles

À propos de l’auteur

Laurent Maurice Lafontant est né en Haïti et a immigré au Québec en 2001. En 2008, il obtient son diplôme de l’Université Concordia à Montréal en Beaux-arts après une double majeure en études cinématographiques et études littéraires. Depuis 2008, Laurent s’implique dans la communauté LGBTQ+ en devenant intervenant au Gris-Montréal et bénévole à Arc-en-ciel d’Afrique, un organisme qui œuvrait pour les personnes LGBTQ+ des communautés noires. Il a réalisé deux courts documentaires sur la question de l’homosexualité au sein des communautés noires à Montréal: Être soi-même (2012) et Au delà des images (2014). Laurent est actuellement le président de la Fondation Massimadi, et le coordonnateur de l’évènement Massimadi: festival des films et des arts LGBTQ+ Afro. Laurent est également un écrivain qui a publié son premier roman « La dernière lumière de Terrexil » au printemps 2018.

 

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