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In Spirit: Anxiété et insécurité en temps de pandémie, discussion avec Nathalie Delay

Écrit par

Mariette Raina
mai 8th, 2020

Mariette Raina : Certaines personnes vivent une angoisse importante liée à la situation que nous traversons avec la pandémie et l’isolement que cela engendre. Quels mécanismes sont en jeux derrière cette angoisse ?

Nathalie Delay : tout le monde n’est pas disposé à vivre ce face à face avec lui-même. En général, quand on s’engage dans une retraite, c’est un choix, on se prépare pour vivre cette expérience. Mais aujourd’hui, pour de nombreuses personnes, ce moment est vécu comme un retrait forcé, et certain.e.s ne sont pas  prêts. Il y a des peurs profondes qui surgissent et on se retrouve seul face à ses monstres intérieurs. 

L’incertitude générée par la situation actuelle, entraîne une perte de sécurité radicale. Si l’on n’est pas en contact avec une sécurité plus profonde en soi et que l’on fonctionne uniquement à partir d’une sécurité externe, c’est inévitable que la réponse soit la peur. Certain.e.s ne peuvent plus travailler, perdent leurs emplois, ne peuvent plus voir leurs proches, ce sont des besoins humains essentiels qui sont atteints. Si l’on n’a jamais touché une sécurité plus fondamentale, l’angoisse monte. Ce qui se passe nous amène à plonger dans la profondeur de notre être, mais tout le monde n’est pas prêt pour cette plongée. 

À mon sens, c’est une des raisons qui rend cette situation complexe à vivre. C’est pourquoi il est important que nous soyons accompagnés d’une manière ou d’une autre. Si l’on n’a jamais travaillé sur soi et que l’on n’est pas en contact avec son être profond c’est difficile. Les personnes sensibles, plus vulnérables psychiquement, qui vivent déjà dans un état d’anxiété latent ne peuvent pas y arriver seules, elles ont besoin d’être aidées. 

Les crises d’angoisse viennent de zones de notre psychisme qui n’ont pas été suffisamment visitées et écoutées, de blessures d’enfant. L’isolement risque de nous mettre face à des sentiments d’insécurité profonds, viscéraux. Certaines personnes sont démunies par rapport à ce manque de sécurité fondamentale qui peut raviver d’anciens traumatismes. Elles ont besoin d’être aidées pour retrouver leur axe et leur ancrage dans la réalité. 

MR : quand tu parles d’être accompagné autant que possible, cela voudrait dire par quelqu’un qui a déjà fait le chemin de se connecter avec sa profondeur interne, avec qui on pourrait parler pour démêler notre vécu, ou bien faire des lectures, du yoga ?

ND : C’est important, selon moi, qu’il y ait quelqu’un qui puisse faire l’ancrage. Que ce soit un.e psychologue, un.e maître spirituel, ou même un.e ami.e. Quelqu’un qui vit une stabilité intérieure déjà puissante et qui peut incarner ce support de sécurité, de confiance pour la personne en détresse.

MR : en fait, ce dont tu parles, on peut l’appliquer à n’importe quelle situation externe qui nous arrive et nous met en face de cet état d’insécurité. La pandémie rejoint des choses beaucoup plus profondes, les mécanismes de l’être. Finalement, on parle du mécanisme d’« insécurité », poussé à son extrême dans cette crise, tout simplement ?

ND : bien sûr, tout à fait. Je pense, aussi aux initiations dans certaines cultures. Quand on passe de l’enfance, à l’adolescence puis à l’âge adulte, l’initiation est un saut dans le vide pour mûrir. Elle nous pose d’emblée face à nos limites et nous pousse à les dépasser. On se retrouve face à la peur de ne pas y arriver, de ne pas pouvoir aller plus loin. La différence entre la situation actuelle et une initiation, c’est qu’il y a un cadre. C’est un rituel qui a du sens. Les anciens sont là et accompagnent le processus. Je pense que c’est aussi ce qui fait défaut maintenant, on manque de sens profond. Dans le discours politique — et bien sûr, ce n’est pas leur travail donc on ne peut pas le leur reprocher — il y a une absence de sens profond pour aider à traverser cette crise. En fait, cette crise pourrait être une initiation, mais elle n’est pas du tout encadrée dans ces termes, donc elle ne va pas permettre à tout le monde de mûrir. Elle n’est pas portée par des sages, ni vécue de manière consciente, au contraire, elle est abordée sur un mode hyper réactif. On ne prend pas le temps d’aller à la racine du problème que cette crise soulève. Parce que la plupart des décideurs ne sont pas en contact avec ce qu’il y a de plus essentiel et de plus profond au sein du vivant, ainsi les actions proposées génèrent des réactions d’inquiétudes disproportionnées, de fortes colères, voire de la violence. On est vraiment dans un cycle action/réaction qui génère de la confusion. Les gens sont perdus devant cette absence de repères, de signification profonde. C’est essentiel de retrouver le contact avec le sens profond de la vie, de retrouver le contact avec une spiritualité vraie.

Il s’agit de revenir vers une vision qui prenne aussi en compte l’aspect interne de la situation. Nous avons besoin de référents extérieurs sérieux pour nous aider à avoir cette vision. 

MR : Qu’est-ce que tu  entends par référent extérieur justement: un sage, un psy, en fait quelqu’un qui t’aide à donner un sens à ce que tu es entrain de vivre? Et quand je pense à l’initiation dont tu parles, ou aux sages, c’est en fait celui qui a une vision plus globale de la situation ?

ND : Oui, parce que c’est impossible d’élargir sa vision sans un minimum de sécurité intérieure. Pour cela on a besoin d’un point d’appui, ça peut être un.e psychologue ou un.e sage qui va servir d’ancrage pour un retour vers une réalité saine, non distordue par la peur. Quelqu’un qui est en crise a d’abord besoin d’être rassuré, ramené dans sa base terrestre, pour pouvoir ensuite élargir sa vision.

MR : René Guénon parle de ces 4 âges, et qu’en ce moment nous sommes dans l’âge de la décroissance avant de retourner dans quelque chose de plus ouvert, spirituel, connecté. Il paraît aussi qu’en astrologie nous sommes dans un moment crucial de changement qui a seulement lieu tous les 2000 ans environ… tout cela pour dire que, si l’on regarde plusieurs approches ou théories, la crise que nous sommes en train de vivre semble inévitable à un niveau beaucoup plus large et appelle à un changement drastique . Et puis  ça fait des années que l’on sait que l’environnement est en péril et nous sommes très déconnectés de cette réalité, ou encore le fait que nos sociétés modernes ne sont plus portées par des sages, par cet accompagnement de « sens » dont nous parlions tout à l’heure… Sans rentrer dans des imaginaires ou des projections, qu’est ce que tu sens par rapport à tout cela ? 

ND : ce qui se passe actuellement est comme une grande gifle qui nous invite à nous réveiller. Dans nos vies personnelles, on reçoit régulièrement des gifles. Soit on comprend le message et on se réaligne, soit on refuse d’entendre et on résiste. La dissonance augmente et les gifles deviennent plus fortes dans une tentative de réajustement. J’ai le sentiment que d’autres gifles nous attendent, peut-être plus violentes et plus brutales. 

On crée de plus en plus de dissonance en nous et tout autour de nous parce que l’on n’est plus en lien avec le réel. L’arrêt des activités et des distractions nous oblige à écouter, à prendre le temps, à reconsidérer ce qui est essentiel. On a enfin l’opportunité de se rendre compte qu’on a perdu le lien avec la simple réalité d’être.
Dans un jardin par exemple, tu observes, tu écoutes, tu reçois en direct l’intelligence du vivant qui est infinie. Ce contact a un impact sur ta manière de vivre, de te comporter avec le vivant. J’ai le sentiment que l’on va recevoir d’autres initiations : si l’on ne comprend pas celle-ci, qui seront plus drastiques. Ceux qui vont survivre aux prochaines crises, sont ceux qui auront la capacité d’accepter de tout perdre, de remettre en cause leur confort, leur croyance et qui pourront s’adapter à d’autres paradigmes avec souplesse et créativité.

MR : Peux-tu élaborer sur le « contact avec le réel » et l’« intelligence du vivant »…  ?

ND : En travaillant dans le jardin et en observant tous les jours comment la nature se déploie, on réalise qu’elle nous donne une quantité d’informations essentielles pour comprendre l’univers. La réalité parle… j’ai du mal à formuler ce que je ressens. Mais disons qu’elle parle en termes harmoniques, en termes vibratoires. On ressent dans ses propres cellules, ses rythmes, ses cycles, la cohérence de cet ensemble aux imbrications infinies. Quand on peut entendre cette subtile harmonie, on sait intuitivement de quelle manière on doit se positionner par rapport au réel. Mais quand on est complètement pris par le mental, par nos conditionnements, on ne sait plus ce qu’est le vivant. On ne fait que projeter des croyances, des images, on n’est pas à l’écoute de ce qui est. Il y a une intelligence infinie, en laquelle toutes les formes coexistent et s’imbriquent selon une loi très subtile. Se relier à cette intelligence implique de passer par le ressenti organique, sans mot.

Ce virus est issu du vivant, ce vivant que l’on ne sait plus écouter, ni respecter. Il provient d’animaux sauvages que l’on capture et enferme dans des conditions atroces. On se permet de s’approprier le vivant et de le traiter comme une marchandise sous prétexte que l’on est moderne et civilisé. Il serait intéressant de comprendre le message profond de ce virus. Il nous demande certainement de nous réaligner avec la réalité et d’arrêter notre délire. Ce que l’on impose aux animaux, c’est de la folie, c’est tellement cruel. On est dans un tel manque d’harmonie, de respect pour le vivant. Ce virus nous dit : “ ça suffit, arrêtez de blesser le monde naturel !”

MR : C’est un peu comme quand on tombe malade en fait, avec une grippe, une gastro, etc. quand on est malade, si on regarde mieux, ça n’est pas un problème à régler, c’est que le corps est en train de réguler et de vider quelque chose sur le plan interne et externe.

ND : Exactement. Il y a vraiment une intelligence dans tous les phénomènes du vivant, dans la maladie, dans l’angoisse. Si on peut entrer en contact avec cette intelligence, si on sait l’écouter, elle nous aide à harmoniser et transformer ce qui est dissonant en nous. La maladie est un message à écouter. L’équilibre du corps humain passe par la mort de milliers de cellules chaque jour, il y a des opérations de nettoyage, de régénération permanente… donc il y a des moments de destruction inévitable. La maladie peut nous aider à retrouver un fonctionnement plus sain.

MR : La situation semble nous recentrer autour de nos priorités. C’est un peu comme si au quotidien, nous avons tellement de possibilités, que l’on peut se perdre dans tous les choix. Alors que là, tout d’un coup on revient à ce qui est essentiel, et ce qui est fondamentalement important pour chacun de nous…

ND : Ce que je trouve intéressant dans cette situation de confinement, c’est le fait que l’on se retrouve d’un coup privé de nos activités et nos divertissements habituels. Nous retrouvons du temps pour écouter nos besoins intérieurs. Dans notre quotidien on a tendance à être pris dans un enchaînement d’occupations, et on peut, d’ailleurs, en ce moment aussi se perdre sur les réseaux sociaux, avec les informations et tous les messages que l’on reçoit en permanence. Mais cet arrêt radical peut nous permettre de réaliser ce dont nous avons vraiment besoin et cela peut être un choc de réaliser que nos besoins se réduisent à peu de choses finalement : avoir un toit, de quoi se nourrir, être bien entouré et avoir du temps pour apprécier le simple fait d’être.

Mais pour revenir à ta question initiale : quel conseil donner aux personnes angoissées ? L’angoisse n’est pas un problème à résoudre, mais un message profond à écouter. Elle est là pour nous ramener vers plus de vérité. Ne pas lutter contre, mais entrer au cœur. Elle est le signe certain que nous ne sommes plus alignés avec le réel, que nous ne sommes pas en contact avec ce qui est vrai en nous. C’est un défaut de vérité. Donc, ne pas en avoir peur, elle nous ramène vers nos ressources les plus fondamentales, si l’ on sait aller au cœur. Il y a une sagesse dans l’angoisse que l’on ne peut découvrir qu’en entrant complètement en contact avec celle-ci.

Crédits photos 
Horizon, cycle 1, 2015 (graphite et pastel sur papier Vélin, 32 x 60 cm)
Cosmic law, 2006 (tempera sur papier, 50 x 50 cm)
Rien n’est stable, 2019  (tempera sur papier, 14 x 9 cm)
Photos : Le jardin de Monet à Giverny, 2012
La lumière derrière les objets, 2017 (crayon pastel sur papier, 25 x 25 cm)

Art par Nathalie Delay: natalidelay-peinture.com

À propos de Nathalie Delay
Nathalie est artiste et chercheuse de vérité depuis son plus jeune âge. À 26 ans elle rencontre la tradition des tantras du Cachemire, puis à 40 ans le yoga du Cachemire avec Éric Baret. Depuis 12 ans, elle transmet à partir de son expérience ce qui lui tient le plus à cœur : Voir – l’Art du Réel.

La voie du réel: www.nathaliedelay.com

Mariette Raina @mariette.raina (IG)

Mariette est titulaire d’une maîtrise en anthropologie. Le yoga a toujours fait partie de sa vie depuis qu’elle a rencontré l’enseignement du yoga cachemirien et sa tradition en 2008. Elle se rend régulièrement en France, au Brésil, au Chili et au Canada pour partager cette pratique. En tant qu’artiste, elle utilise les médiums du corps, de la photographie et de l’écriture pour enquêter sur l’acte de perception, le rapport à l’image, ainsi que le corps comme vecteur d’expression entre la tradition et les temps modernes. Depuis 2015, elle enseigne la photographie aux Activités culturelles de l’Université de Montréal. Mariette a rejoint l’équipe du centre Never Apart en 2016 en tant que rédactrice d’articles mensuels pour la chronique spirituelle, où elle a également organisé une exposition en 2018 Traces de vie: un voyage du Canada en Asie du Sud et travaille sur le projet de livre de Dax Dasilva Age of Union.

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