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In spirit : Lettre à mon enfant

Écrit par

Mariette Raina
février 8th, 2020

Avant d’être enceinte, je pensais que, peut-être, moi aussi ça m’arriverait un jour, mais pas maintenant, parce que j’avais trop de voyages à faire et de projets à monter avant d’avoir un petit être qui entre dans ma vie. Et puis c’est arrivé, de manière inattendue. Tu étais là, en moi. J’ai vu la croix s’afficher sur mon test de grossesse et j’ai fondu en larme sans vraiment savoir si c’était de la joie ou de la tristesse ; probablement que quelque chose en moi pressentait que ma vie, à partir de cet instant, allait vraiment être différente, que tout mon être allait être ébranlé au plus profond.

J’avais toujours imaginé qu’en étant enceinte, je prendrais des photos et documenterais chaque moment important. J’aurais voulu que tu puisses lire l’histoire des premiers mois où tu as commencé à t’incarner. Mais les mots n’ont pas eu l’espace de venir aussi tôt que je l’aurais voulu. Finalement, c’est un peu comme si, eux aussi, ils devaient prendre leur temps de gestation pour mûrir, pour se présenter quand ils seraientprêts. Rien ne s’est passé comme prévu, ni les photos, ni les notes, ni le reste d’ailleurs. Et celaa été un bel apprentissage de lâcher-prise d’imaginaires et de sécurités. Mon enfant, tu m’as montré la patience de la gestation des choses : le monde se meut quand il est prêt, pas quand on le veut ou qu’on l’imagine. La loi du désir est un leurre. Celle de la vie est la seule qui soit juste.

Avec toi juste là, au cœur de mon corps, je ne peux plus fuir, plus tricher avec moi-même. Pas pour l’idée de ce qui est à venir, mais surtout pour cette énergie chargée de vie à l’état brut et de matière d’être que je vis grâce à toi qui te forme dans mon corps. Cette force vivante est indescriptible. C’est un courant qui me traverse, comme un raz de marée qui emporte tout sur son passage. C’est effrayant parce que je vois mon monde de croyances et de sécurités s’écrouler, mais c’est d’une force de vérité qui est irrésistible. Tu me fais toucher le vivant dans ce qu’il a de plus tendre, de plus fragile, de plus tranchant, de plus fort, de plus beau, de plus aimant. Tout cela à la fois. La vérité est sans détour, mais elle n’est pas violente. Je le découvre pour la première fois. 

J’avais pris l’habitude de faire les choses un peu en force, parce que la vie est une bataille, surtout quand on est femme… d’ailleurs, j’enviais les hommes, j’ai souvent pensé que c’était plus facile pour eux. Mais là, je n’ai plus d’échappatoire, je me connecte avec une énergie archétypalement féminine où la douceur est d’une force plus puissante que la violence qui impose. L’énergie masculine va vers, elle découpe, elle sépare, pour imprimer sa force. L’énergie féminine, elle, elle englobe, elle fait corps, elle unit. Ce n’est pas une force par imposition, mais par absorption. Cette énergie ne dépend pas des organes sexuels, hommes autant que femmes peuvent l’incarner. C’est une question de positionnement interieur face à la vie, pas de genre.

Ta présence est telle un miroir. Tu viens du non manifesté, et par toi je découvre comment un corps se fabrique, comment une âme s’incarne. C’est une magie qui me fait souvent monter les larmes aux yeux. C’est un enseignement sur l’incarnation de l’humain que tu me racontes en grandissant dans mon ventre, et je suis aux premières loges. Moi, adulte, qui pensait que j’allais avoir un impact sur toi, enfant, je dois bien me rendre à l’évidence que c’est le contraire : c’est toi qui m’enseignes et me fais grandir.

L’humain, cet humain que j’ai toujours un peu regardé de haut, avec arrogance, parce que je me disais qu’il était trop mondain, terre à terre, matérialiste pour celui qui se donne au cheminement spirituel. Être spirituel est une jolie idée. Avoir des rêves, des montées d’énergie, sont des expériences qui ont aussi leur place. Mais faire face à l’humain dans ce qu’il a de plus simple, c’est finalement le plus difficile. Et, je ne l’avais pas vu avant de te sentir grandir en moi. Dans toutes les cultures spirituelles, on a beaucoup rejeté ou ignoré l’aspect l’humain, soit par croyance dualiste, soit par formulation ou pudeur culturelle. Pourtant, humain et divin sont les facettes d’une même pièce. Le spirituel n’annule pas l’humain, parce que comme deux extrémités, une double direction, pour rentrer dans l’un, tu dois totalement t’incarner dans l’autre. Une amie très chère m’a dit lors d’une conversation : « finalement ces mondes subtils, aussi subtils soient-ils, sont encore des mondes…”. J’ai toujours pensé que le jour où j’aurais un enfant, je devrais délaisser ma quête spirituelle pour un monde plus ancré. Ce fût une révélation lorsque j’ai vu que je descendais en moi-même dans des prises de conscience plus profondes que jamais, en même temps que cette vie humaine que j’avais toujours évitée s’incarnait de toutes parts dans mon quotidien. 

Tu m’as appris que dans cet espace humain, personne n’est trop petit pour te donner des conseils et t’enseigner quelque chose, moi qui pensais que seuls les maîtres avaient autorité. J’ai appris que la communauté, c’est de l’or. Être entouré des gens que tu aimes, de personnes qui sont dans le coeur, c’est très précieux et nourrissant. Je sens que toi aussi, tu grandis en moi et te développe lorsque je suis entourée de beaux êtres, comme une plante qui s’épanouit au soleil. Quelque chose de très brut et simple émane de ces interactions, de ces contacts humains. 

Et la vie est là, elle est ce frémissement qui court à travers tout un chacun. S’en extraire, c’est se couper. Se penser au-dessus, c’est perdre le contact et se figer. N’est spirituel que celui qui s’ancre dans son humanité, et ce, surtout à notre époque et avec la culture à laquelle nous faisons face. L’aspect absolu ne peut prendre corps que dans son incarnation humaine. La vie est énorme de… de vie en fait. La manière dont elle se manifeste est un mystère, la forme est tellement secondaire.Elle grouille d’émotions, de discussions, de complexité, et c’est à travers ces moments, en les traversant totalement sans y résister que derrière tu découvres que se cache une magnifique vérité, essentielle, le cœur du mouvement de toute cette manifestation. Je repense souvent aux lutteurs des akharas indiens de Bénarès dont la pratique nous rappelle que c’est seulement dans la terre comme ancrage de l’être que l’on peut s’élever. Il n’y a pas d’erreur sur la trajectoire, juste un apprentissage d’une puissance sans limite.

Alors mon enfant, dés à présent tu me surprends tellement. La justesse de ton être m’oblige à chaque seconde à voir ce qui me fait défaut et à aller au delà de moi-même Tu m’apprends à devenir complète, à ne pas délaisser cet aspect humain et vulnérable… tu me permets de connecter le cœur et la vie dans un espace qui me touche à en pleurer de beauté. Merci.

Crédits photo
Photo de couverture et photo #3: Mariette Raina, auto-portraits
Photo #2 et #4 : Stéphane Desmeules

Gratitude à ma communauté
Ma mère pour être un ange à mes côtés,
Nathalie pour la direction,
Laetitia, Melina, Fredau, JP, Stéphane et Jose pour faire partie du voyage

À propos de Mariette Raina
Anthropologue de formation (diplômée de l’Université de Montréal en 2014, spécialisée en « anthropologie des religions et des spiritualités » ), c’est en parallèle de ses 6 années à l’Université que Mariette étudie le yoga cachemirien et évolue dans les milieux artistiques où elle questionne l’acte de perception, le rapport à l’image, ainsi que le corps en tant que véhicule d’expression, à travers la photographie, l’écriture et la performance. Depuis 2015, elle enseigne la photographie aux Activités Culturelles de l’Université de Montréal. Elle travaille pour Centre Never Apart à Montréal depuis 2016 en tant que rédactrice d’articles mensuels et a collaboré à divers projets, tels qu’une exposition et le livre Age of Union de Dax Dasilva. Ses différentes activités sont liées à la même exploration: la compréhension de l’être humain et de la Réalité.

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Commentaires (2) (Cacher)

  1. RolandJr St-Gelais

    Je vais être franc avec toi chère Mariette,

    Il m’est arrivé de rencontrer de nombreuses personnes au cours de ma vie. Certaines d’entre elles m’ont déçu tandis que d’autres m’ont agréablement surpris. Certaines m’ont par leurs présences appauvri au plan spirituel tandis que d’autres m’ont enrichi d’une manière incomparable. Certaines n’ont fait que passer pour disparaître dans les limbes de ma mémoire alors que d’autres ont laissé des empreintes gravées d’or.

    Sache ma tendre Mariette que tu fais parti de manière irrévocable au second groupe. En effet, ta sensibilité, ta recherche de voir chez l’autre, cet autre qui t’interpelle, ce qui le rend si unique, si attachant et si particulier, sans oublier ton ouverture d’esprit face à tout ce qui t’entoure sont des éléments qui font de toi une personne extraordinaire. Une personne qui a laissé une empreinte réellement positive sur le chemin de ma destinée.

    Oui, ta sensibilité à l’égard d’autrui exhorte celui-ci à l’être tout autant envers toi. Ton désir de découvrir ce qu’il a de noble chez l’autre le force à en faire de même à ton égard. Et que puis-je affirmer de ton ouverture d’esprit si ce n’est que tu sais faire respecter tes limites tout en respectant celles de l’autre? C’est-là une capacité rarissime de nos jours.

    Bref, je remercie la vie de t’avoir mise sur mon chemin. Un chemin parsemé de bien des cailloux et de belles fleurs. Parmi celles-ci tu es sans contredit l’une des plus belles.

    Avec tous mes respects

    RollandJr St-Gelais de Québec au Canada

  2. Lune enchantée
    par la lueur du geste –
    Nid de plume

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