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Le Château, de fil en aiguille: l’histoire de Herschel Segal

Écrit par

Emma Dora Silverstone-Segal
mai 8th, 2020

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Herschel Segal, fondateur des boutiques Le Château, nous raconte ses débuts dans l’industrie, explique pourquoi la mode en tant que forme d’expression a toujours été une passion importante pour lui et parle de la relation symbiotique privilégiée qu’il entretient avec la communauté LGBTQ depuis 1959.

En 1959, Herschel Segal ouvre la première succursale Le Château au coin de la rue Sainte-Catherine Ouest, en face de la boutique Ogilvy. De retour à Montréal après avoir étudié à la New School de New York de 1952 à 1954, Herschel est pressenti pour rejoindre l’entreprise manufacturière familiale, Pearless Clothing. Inspiré par le Village de New York, il savait que c’était le fait d’interagir avec des personnes et des produits qui l’excitait, et non pas d’être assis dans une usine, derrière un bureau, à produire en masse du tissu. Il quitte donc l’entreprise familiale pour entreprendre quelque chose qui n’avait jamais été fait auparavant. Sans pour autant avoir l’approbation de son père, Herschel économise assez d’argent pour faire le grand saut et ouvrir sa première boutique.

Durant sa première année d’activité, Le Château n’a pas eu de succès. Herschel avait investi toutes ses économies dans son nouveau projet et avait même dû vendre sa voiture pour payer le loyer. Ce contretemps l’embarrassait et le fait que ses amis passent en voiture devant son arrêt de bus au coin de Côte-Des-Neiges et se moquent de lui ne faisait rien pour faciliter les choses. Il prenait l’autobus pour se rendre au travail et était déterminé à suivre son rêve sans demander la charité à son père ; ce serait admettre que son père avait raison depuis le début et qu’il avait échoué. Il se sentait abattu et honteux. Deux semaines avant de devoir mettre la clé sous la porte, il est tombé sur un manteau en cuir pour homme et un pantalon assorti chez un fournisseur local qui venait de les recevoir de Londres. Le style ajusté de ces pièces était complètement différent des coupes d’après-guerre qui dominaient alors le marché. La mode de l’époque préconisait les vêtements amples et la confection traditionnelle parce qu’après la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, les gens étaient revenus aux styles conservateurs des années 30; un retour en arrière causé par les atrocités de la guerre et les troubles politiques et sociaux qu’elle avait provoqués. Herschel a regardé ce deux pièces de cuir et a été tout simplement fasciné.

Herschel voulait mettre le corps à l’honneur plutôt que de le dissimuler. Il avait été influencé par l’allure rebelle des mods et des punks rockers des années 50. Ces derniers essayaient de repousser les limites et de se défaire des attitudes conservatrices de leurs parents qui avaient peur du changement et aspiraient à la normalité. Des pantalons de cuir ajustés dégageaient un sex-appeal naturel. Les vêtements moulants n’étaient pas courants à l’époque, et ce look provocateur a interpellé Herschel. Il a décidé d’exposer le veston et le pantalon de cuir sur un mannequin dans la vitrine.

Le lendemain, le danseur étoile des Grands Ballets Canadiens — un homme gai — avait passé devant la boutique et avait acheté le look complet. Dès lors, Herschel n’arrivait pas à garder en stock ces pantalons en cuir moulants et sexy et ces vestes élégantes. La révolution des années 60 avait explosé et cette nouvelle génération avait besoin d’un uniforme légitime pour s’exprimer et se distinguer d’une société rétrograde. Herschel pouvait donner à cette génération ce qu’elle voulait, les vêtements dont elle avait besoin pour s’exprimer ; il comprenait leurs désirs parce qu’il était l’un d’eux.

Herschel engagea son premier employé, un homme gai, en 1960 lorsque les affaires ont commencé à démarrer. Pendant l’entretien d’embauche, le jeune homme essayait désespérément de cacher son orientation sexuelle, croyant que c’était la seule façon d’obtenir le poste. Herschel avait deviné son secret au début de l’entretien et ne s’en souciait guère parce que cet homme montrait une telle passion pour les vêtements, un tel amour de la mode, et un véritable talent pour la vente ; il l’a engagé sur le champ. À partir de cet instant, Herschel s’est fait un point d’honneur de n’engager que des jeunes gens dynamiques à l’affût des tendances, quelle que soit leur orientation sexuelle, la couleur de leur peau ou leur origine. Il voulait créer la boutique qu’il n’avait jamais eue dans sa jeunesse, un endroit où les gens pourraient se sentir à l’aise et avoir l’air bien. Il adorait ce que la révolution culturelle des années 60 représentait, car il s’était toujours senti un peu refoulé par son éducation orthodoxe stricte très conservatrice et avait un désir ardent de rébellion et de changement. Arriva ce nouveau mouvement qui célébrait la liberté et le corps, des concepts qu’il désirait ardemment mettre au premier plan de sa propre vie. Ces jeunes adultes étaient fiers de leur corps et ils voulaient s’afficher en beauté. Âgé de 31 ans en 1960, Herschel partageait exactement le même sentiment.

Lors de notre entretien, j’ai demandé à Herschel s’il avait déjà pris conscience des progrès étonnants qu’il avait suscités pour la communauté LGBTQ du Canada. Vers la fin des années 80, Le Château a été la première entreprise à offrir des prestations de santé aux partenaires de ses employés homosexuels, et cela, avant que les droits des homosexuels ne soient reconnus par le gouvernement ou que l’égalité de traitement de tous les employés, quelle que soit leur orientation sexuelle, ne soit inscrite dans les lois. Il m’a regardé avec un air perplexe avant de répondre à ma question.

« Je n’y ai jamais vraiment pensé de cette façon ; ils étaient toujours de bonnes personnes avec un goût impeccable. J’aimais simplement tous mes employés et je voulais qu’ils se sentent bien encadrés et soutenus, eux et leurs familles. »

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