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L’Art comme réponse

Écrit par

Laurent Maurice Lafontant
avril 8th, 2021

« Les arts, c’est la vie. Et la vie trouve toujours son chemin, » affirme Keithy Antoine, présidente fondatrice de l’organisme culturel et artistique Union Urbaine, créé en 2020, et coordonnatrice du Festival Afro Urbain qui célébrera sa 3e édition du 9 au 11 avril 2021.

 

D’origine haïtienne, ayant grandi sur la Rive Sud de Montréal dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, dans une famille avec que des garçons, la question identitaire a toujours été au cœur de la vie de Keithy Antoine que ce soit par rapport à son identité de genre, à son rang familial, à son identité culturelle et à sa spiritualité. Confrontée au sexisme dans sa famille et au racisme dans la société, Keithy a toujours été en quête de sa personne. Elle se souvient de comment elle aimait participer aux activités dites « masculines », et comment elle était meilleure que plusieurs garçons autour d’elle. Toutefois à l’époque, elle ne pouvait laisser libre cours à ses envies et intérêts, parce qu’elle était une fille. « J’étais obligée de faire des choses comme le ménage et aider ma mère à la cuisine, alors que mes frères et mes cousins, eux, pouvaient continuer à jouer. » Les attentes et préjugés par rapport à son genre l’ont poussé à des questionnements sur qui elle était. « Jusqu’à 12 ans, je ne comprenais pas pourquoi j’étais une fille, » dit-elle, parce qu’elle ne correspondait pas et ne voulait pas se conformer à l’image de la femme que son milieu lui imposait. Parallèlement, elle découvre une autre différence ; « Un jour, ma meilleure amie m’a traité du mot n… parce que j’avais gagné à un jeu, mais ça restait ma meilleure amie. On fait quoi avec ça le lendemain ? » Face à toutes ces questions d’intersectionnalité, l’art s’est présenté à Keithy comme une réponse à sa quête identitaire et aux adversités de la vie ; « L’art est la réponse à notre manque de visibilité, notre besoin d’identité, notre besoin d’occuper l’espace, notre besoin d’être vu et d’être entendu. L’art peut être tantôt joli, mais il peut aussi bousculer. »

 

Montréal étant une grande ville riche en diversités et où se côtoient de nombreuses communautés culturelles, les questions identitaires se posent de plus en plus et nous cherchons tous à nous reconnaître dans notre environnement que nous partageons. Pour Keithy qui a toujours eu à cœur cette question identitaire que ce soit au niveau personnel et communautaire, l’art peut être une solution pour se comprendre, se retrouver et façonner nos espaces urbains à nos images. Ainsi, le Festival Afro Urbain présenté par la Maison d’Haïti est l’une des manières de se redécouvrir entre Montréalais avec la thématique « Espace et passages ». Ce thème souligne la manière dont l’art afro a marqué et continue de marquer la ville de Montréal. En programmant plusieurs artistes multidisciplinaires afro-descendants (les arts visuels, la danse, la musique, le cinéma, la littérature), le festival tente d’instaurer un équilibre entre la scène alternative et médiatique. Ce sera l’occasion de célébrer des figures phares de la culture montréalaise, comme monsieur Lamine Touré, le fondateur du fameux Club Balattou qui a 35 ans d’existence, un lieu incontournable de la musique du monde et des communautés noires à Montréal. M. Touré qui est aussi le père du Festival Nuits d’Afrique. On soulignera également au passage le travail de la récipiendaire du Prix René-Jodoin, Martine Chartrand, une pionnière dans le cinéma d’animation à Montréal.

Ce festival se veut une plateforme pour permettre à des artistes des communautés noires de se montrer au public tel qu’ils sont sans retenue. Le vernissage Art-Fropolitain présentera ainsi cinq artistes visuels en résidence qui partageront avec nous leurs œuvres par rapport au thème « Espace et passages ». Tout cela, dans l’espoir que dans quelques années d’autres initiatives de ce genre émergeront, et que la ville puisse offrir à ses résidents plus de lieux de partage, de création, de diffusion et de laboratoire.

 

Si aujourd’hui, Keithy s’épanouit dans son domaine d’intérêt, cela n’a pas été un chemin évident. Même si elle ressentait ce besoin de s’exprimer artistiquement depuis l’enfance que ce soit par le dessin ou l’animation, elle a été poussée par son entourage à se dévier de son chemin naturel. Les arts, n’étant pas considérés comme une profession digne, ses parents l’ont orientée vers des métiers soi-disant plus honorables. « L’art n’était pas une solution pour eux. L’art ne faisait pas partie d’une discipline valorisante. » Pour se reconnecter avec elle et ses vrais désirs, elle a dû se rééduquer. « J’ai dû m’affranchir du regard des autres pour me voir au travers de mon propre regard. » Cette libération, qu’elle s’est permise, l’a par la suite menée à s’engager dans sa voie artistique.

 

« L’art, ce n’est pas un luxe. C’est un besoin essentiel. » Prenant l’importance de la création artistique dans sa vie, elle veut offrir à d’autres cette chance de se connecter avec cette démarche. Alors qu’à Montréal, la plupart des lieux culturels sont concentrés au centre-ville et ses environs, Keithy trouve primordial que l’art puisse être accessible à tout le monde : « La Maison d’Haïti est au cœur du quartier Saint-Michel, et c’est important d’avoir ce centre culturel dans ce quartier. Cela nous permet d’avoir accès à une population qui n’a pas souvent la possibilité de se déplacer dans les grands centres. (…) Et, l’art est d’autant plus important pour les personnes qui vivent des situations précaires. L’art peut avoir des impacts positifs dans leur vie. L’art donne de l’espoir et du courage. (…) Rêver fait partie de notre survie, » déclare celle qui s’est laissé inspirer par Dali et Basquiat. Leurs expressions artistiques où le rêve est vrai, où il n’y a pas de règles et tout est à inventer l’interpelait en tant qu’artiste qui cherchait à développer son propre lexique.

 

Même si Keithy s’est réconciliée avec ses identités de genre en tant que femme, avec sa couleur de peau, sa spiritualité et son intérêt pour les arts, les questions identitaires ne s’arrêtent pas là pour elle. La construction identitaire est sans fin. « La vie est une aventure. Notre rôle est de plonger dans la quête identitaire, de la construire et de la déconstruire. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’arrêt, mais le mouvement. Le chemin est parsemé de destinations. Et chaque destination est une pause pour un nouveau départ. » Il y va de même pour notre ville. Appelée à habiter plusieurs communautés et cultures, l’identité montréalaise change au gré des individus qui l’habitent. Et les événements culturels participent à ce processus créatif en constante évolution.

 

N’hésitez pas à découvrir la programmation de la 3édition du festival Afro Urbain qui cette année, sera accessible virtuellement partout au Canada et à travers le monde.

Pour le festival :

festivalafrourbain

https://www.facebook.com/FestAfroUrb

http://festafrourbain.org/

Pour l’organisme culturel et artistique Union Urbaine :

http://unionurbaine.org

LoungeUrbain.com

Pour la boutique Espace urbain :

https://www.boutiqueespaceurbain.com/

 

A propos de l’auteur

Laurent Maurice Lafontant est né en Haïti et a immigré au Québec en 2001. En 2008, il obtient son diplôme de l’Université Concordia à Montréal en Beaux-arts après une double majeure en études cinématographiques et études littéraires. Depuis 2008, Laurent s’implique dans la communauté LGBTQ+ en devenant intervenant au Gris-Montréal et bénévole à Arc-en-ciel d’Afrique, un organisme qui œuvrait pour les personnes LGBTQ+ des communautés noires. Il a réalisé deux courts documentaires sur la question de l’homosexualité au sein des communautés noires à Montréal: Être soi-même (2012) et Au delà des images (2014). Laurent est actuellement le président de la Fondation Massimadi, et le coordonnateur de l’évènement Massimadi: festival des films et des arts LGBTQ+ Afro. Laurent est également un écrivain qui a publié son premier roman « La dernière lumière de Terrexil » au printemps 2018.

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