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In Spirit : Ce que l’art du combat nous enseigne

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Cela fait quelques années je pratique les arts-martiaux, explorant divers styles au gré des déménagements, des voyages et des rencontres. L’été dernier j’ai eu la première véritable confrontation avec moi-même lors du combat à l’entraînement. Une confrontation de celle qui vous pousse au-delà de vos limites et de votre zone de sécurité, où les références explosent et où tous les mécanismes montent à la surface pour se dévoiler. Cadeau de l’instant.

Un ami cher me dit un jour : “Il est dommage que l’on ne puisse pas mettre les gourous sur le ring, cela remettrait de nombreuses choses en perspective”. Sur le ring, l’être ne peut pas tricher avec lui-même. Une vie tranquille ascétique, solitaire, ou une vie de maître spirituel, peut cacher de nombreuses choses non révélées. Mais les crises sont le meilleur moyen de savoir où nous en sommes vraiment.

Les arts martiaux, comme toutes autres pratiques (yoga, théâtre, arts-corporels en général) peuvent être approchés de deux manières : par le volontarisme — qui renforce un désir exacerbé de contrôle et ainsi alimente la peur dont cet élan provient — ou un désir profond de mieux se connaître, compréhension que chaque pratique qui se place sur mon chemin est une occasion de mieux me découvrir dans mes limites, une chance de faire face à ce que je suis sans jugement, sans intervention, sans besoin de réparer quoi que ce soit. Comme l’écrit Jean Klein à propos de l’orientation qu’il enseigne :

“Cette approche n’est pas une voie émotive, ni volontaire, ce n’est pas une voie de discipline, mais de discernement. On analyse quelque chose très clairement et l’on voit toutes les réactions qui se surimposent à cette vision” (Klein : 34)

Lors de ce combat, je me suis sentie étouffée, dépassée. Donner tout ce que l’on a, et se rendre compte que ça n’est pas assez, que dans la vie réelle, on se serait fait tuer, c’est comme de se faire attraper par une voiture alors que l’on traverse une route en pensant que rien ne peut nous arriver. C’est rapide, on ne s’y attend pas, on n’a pas la moindre seconde pour anticiper. On doit faire face à ce qui est, aucun subterfuge ou négociation ne sont possibles. Soudain, je me suis vue mortelle et limitée, et j’ai réalisé l’envergure de l’espace émotionnel qui était là, derrière ce corps à corps. Frustration, peur, doute, j’ai compris que ces émotions sont celles que je confronte dans mon quotidien. Dans la vie de tous les jours, quand trop de choses tombent sur mes épaules, je me sens débordée. La peur me saute à la gorge tout comme l’agresseur trop proche de moi qui, en situation de combat, me fait paniquer et perdre mes moyens.

C’est face aux chocs émotionnels finalement — une séparation, la mort d’un proche, une attaque — que l’on se révèle. Les problèmes de la vie sont à l’image de l’attaquant sur le ring. La manière dont je réagis à cette attaque reflète la façon dont je perçois les problématiques qui m’entourent. La jalousie, la haine, la peur d’être abandonné, l’incompréhension ou la défense sont autant d’états qui se manifestent, et c’est pareux, en les observant, comme si j’étais en entraînement, que j’apprends à mieux me connaître.

Dans l’un des articles passés nous avions parlé des lutteurs indiens. Art de la terre, spiritualité ancrée dans le concret, c’est à cela que l’art du combat ramène. Le combat dans sa forme traditionnelle, c’est la spiritualité à l’état brut avant même qu’elle ne soit nommée ou conceptualisée. C’est une rencontre directe avec l’investigation de soi, un espace où je ne peux plus me cacher. La forme dévotionnelle ou spirituelle d’un art de combat rappelle qu’une orientation, une vision, doit diriger la pratique, c’est à dire une compréhension plus globale du fonctionnement de la réalité. C’est une voie vers soi, une voie qui révèle la limite et l’ignorance parce que j’apprends au coeur de ma chair, sur le fonctionnement du monde.

Il ne s’agit pas de devenir meilleur. Ça n’est que dans le monde moderne que les gens ont commencé à recevoir des ceintures et des grades. Il ne s’agit pas non plus de se sentir bien, d’être conforté dans ce qui nous est confortable. Lorsque je ne veux pas aller à l’entraînement, mon ami me dit que c’est le mieux, car justement c’est quand on ne veut pas s’entraîner que l’autre partie du cerveau travail, le reptilien, « tu ne le fais pas parce que tu veux, mais parce que tu dois”.

L’espace de combat enseigne la tranquillité face à ma limite, face à ce qui gène, ce qui dérange. Il n’est pas là pour me faire me sentir bien, ou mieux, il est là pour m’enseigner ce qui est, sans peur de regarder la réalité en face. Personne ne te demande de réussir, ni même de survivre. On ne te demande que de regarder la situation telle qu’elle est.

Comme l’écrit Loïc :

“Il va donc falloir laisser libre l’inconfort, le désagréable, de toute volonté de correction. Pendant la pratique comme dans la vie quotidienne, cette observation amoureuse de nos tensions et autres réactions va créer un espace, un souffle d’air dans lequel s’immissera la sensation d’une grande liberté. Il s’agira de laisser vivre en nous la question, l’inconfort, le chaos, afin de nous laisser transformer par eux.

C’est au sein de cet espace que, naturellement et sans le rechercher, certaines tensions vont éventuellement se déployer, brûler, pour finalement se dissoudre. La moindre intervention volontaire compromettra le processus.

Dans la pratique martiale particulièrement, le partenaire d’entraînement sera l’incarnation de l’empêcheur de tourner en rond, celui qui dé-range. « Il n’y a pas de mauvais partenaire ». Juste des tensions réactionnelles que l’on ne supposait pas et que l’on met généralement sur le compte de la personne que l’on a en face.

Il est en effet facile de se croire libre et détendu, mais que l’on essaye de s’asseoir 10 minutes sur un tapis sans bouger ou bien de recevoir une claque volontairement, et l’on verra alors les limites de notre disponibilité à l’écoute… D’où la pratique, du yoga, des arts martiaux ou autre. On s’immerge naturellement dans un cadre favorisant l’émergence de situations pointant du doigt les limites de notre tranquillité.”

Le corps porte en lui tous les états mentaux de notre psychisme. Il est le reflet de ce que nous sentons, de notre perception du monde. Plus que ça, il est le revers de notre mental. Dans les pratiques corporelles qui questionnent le corps par une écoute et une sensibilité “amoureuse”, le travail est de le déconditionner des habitudes qui sont des schémas cristallisés. Un mouvement de routine correspond à un mental mort. Nos appréhensions du temps, de l’espace et du monde sont ancrés dans notre corps. Observer nos limites, découvrir les traumas, permet de prendre conscience des états cachés et ainsi de les déconditionner. Des pratiques comme les arts martiaux ou le yoga traditionnel, permettent de toucher et visiter ces blocages pour rendre au corps/psychisme sa souplesse. C’est là que temps et espace retrouveront eux aussi leur respiration.

“Celui qui avance dans la vie en suivant un kata dans la rigueur du guô ne se perd pas dans la temporalité sans borne. Il ne possède pas un corps, il est un corps qui respire le temps.” (Keinji Tokitsu : 111)

La pratique des katas est un art traditionnel dans lequel se cache la voie du retour vers les principes essentiels présents en chacun de nous. Le temps se distant, l’espace se reforme de manière organique à qui sait l’appréhender non pas comme imposition, mais comme une exploration libre de références et d’un savoir cristallisé. Dans le katas, l’adversaire existe. Il est visualisé et senti. La forme martiale permet alors au corps de se libérer du contextuel et emporte le pratiquant vers la globalité. Celui qui ne voit que le poing de l’adversaire qui frappe va être lent. Seul la vision du corps du partenaire et de l’espace qui l’entoure peut me permettre de réagir fonctionnellement à ce qui se présente en face de moi.

Dans la vie quotidienne, lorsqu’un obstacle survient, on ne regarde que le détail du conflit. La peur faire perdre la vision de la situation dans tous ses aspects, elle fonctionne comme des oeillères qui bloquent la périphérie. Un obstacle, tout comme une attaque, ne doit pas être appréhendé de manière isolé. Lorsque le corps se met à paniquer il pense devoir agir très vite, trop vite en fait. Cette sensation d’absolument vouloir trouver une solution dans l’instant, de s’en sortir, de justifier ou d’expliquer, est le résultat d’un mental qui a perdu le sens de la globalité. Le non-faire, apprivoiser cet état de peur, de panique en revenant au senti est primordial. Sentir ses états monter sans se débattre est une partie cruciale de l’apprentissage martial. La sensation de violence, on se rend vite compte, ne vient pas du coup ou même du partenaire, mais de ma résistance à la sensation qui me submerge. Quand la peur n’est pas là, la vision globale permet au corps de plonger dans un temps qui se dissout totalement. Il n’est plus linéaire, “mais qui s’étend à l’infini. Il s’agit de se placer dans le temps éclaté ou, en d’autres termes, de saisir sur le même plan tous les aspects de la situation” (Keinji Tokitsu : 108).

L’art traditionnel du corps est, tout comme pour le katas, un état de “marcher-prier-méditer” (Keinji Tokitsu) où les trois aspects sont à la fois successifs et simultanés, portant le potentiel des deux autres dans l’un, formes inséparables. L’art du combat est un art de retour à soi, voie totalement non-duelle. Les obstacles de la vie peuvent être abordés comme un entraînement : ils doivent petit à petit être dépouillés de leur référence de difficulté et de réaction, pour être découverts et explorés comme des zones tactiles. C’est par le corps et uniquement par lui, que l’espace va pouvoir se faire. Le mental doit saisir la direction d’une autre possibilité, mais le corps, lui, va me permettre de totalement incarner et dissoudre ce que les expériences passées ont cristallisé en moi. Le concept du “combat” doit être défait des images reductrices de violence et de barbarie qui lui colle à la peau. À la lumière de l’approche traditionnelle et de l’orientation métaphysique qu’il cache, on saisi que le combat est le principe actif de la spiritualité, il est en d’autres termes la dynamique de celui qui chemine, prêt à se confronter, à mourir à lui-même, pour laisser émerger l’impensable réalité qu’il pressent.

CRÉDITS:

Écoles

Photos

Argentique par Mariette Raina, figurant Sensei Eraldo Cardoso Pereira, 4 dan (Japan Karate Shotokan, JKS) – Shotokay, centro de ecologia do ser

Lectures

  • Loïc, (À paraître). Immergé dans le chaos : Regard croisé entre Art martial russe et Yoga du Cachemire
  • Keinji Tokitsu, 2002. Les Katas
  • Jean Klein (1968), L’ultime réalité

Les articles sont rédigés dans le cadre des publications mensuelles du magazine Never Apart. Bien qu’ils soient en majorité basés sur un contenu académique et des observations de terrain qui suivent une méthodologie anthropologique, les articles sont rédigés dans un langage accessible. Ils se présentent sous forme d’un journal de bord qui mêle récits d’expériences directes, réflexions et références académiques. Mariette alimente ses écrits avec des photos qu’elle prend lors de ses voyages, tantôt de nature ethnographique tandis que d’autres ont une forme plus artistique.

Mariette Raina est diplômée d’un master en anthropologie de l’Université de Montréal. Elle enseigne un yoga qui fait écho à la philosophie du Shivaïsme tantrique non duel du Cachemire. Elle voyage régulièrement en Inde pour poursuivre ses recherches sur les traditions ésotériques des Tantras. Mariette est aussi artiste visuelle, employant la photographie notamment comme notes de terrain et exploration des cultures.

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