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De l’expérience spirituelle

Certains académiciens contemporains qui travaillent sur le corps et la spiritualité notent que dans l’époque moderne, les “expériences spirituelles” portent un enjeux social dans lequel l’individu négocie son identité, son appartenance et son agentivité. Le corps devient le lieu expérientiel par excellence, la reconnexion avec sa propre liberté et capacité à faire des choix. Mais parfois, cette totale liberté mène à ce qu’un chercheur nomme l’« hédonisme consumériste » :

La même tendance s’observe lorsque Danièle Hervieu-Léger s’endeuille de la propension à consommer des expériences émotionnelles de plus en plus intenses, ce qui a pour effet de dissoudre la tradition et d’éroder ses “chaînes de mémoire” (Hervieu-Léger, 2000; Champion et Hervieu-Léger, 1990). (Gauthier et al 2011 : 292).

Une consommation expérientielle abondante de plus en plus forte marque les modes spirituels dans lesquels l’individu est acteur. Il s’agit là d’une caractéristique qui fonde la majorité des pratiques spirituelles d’aujourd’hui (yoga, tantra ou chamanisme pour n’en citer que quelques-uns). Il y a rupture entre un savoir traditionnel et la manière consumériste de vivre la spiritualité dans le monde contemporain. La « chaîne de mémoire » dont parle Hervieu-Léger soulève la question dans quelle mesure le monde moderne a réinventé certaines pratiques qui se disent anciennes, qui, lorsqu’elles sont dûment observées, peuvent sembler en rupture avec les principes traditionnels de base.

C’est ainsi que ce mois-ci, nous allons nous attarder sur ce sujet, et parler de l’expérience, ou comment la regarder, la vivre et l’intégrer dans le paysage spirituel quotidien de notre vécu.

 

Dans l’orientation traditionnelle telle qu’on la retrouve dans les textes, le point de non-retour recherché n’est pas celui de l’expérience mais au contraire celui qui se situe entre deux expériences. Dans cet interstice, sans pensée, sans référence de “moi-en-train-de-vivre-une-expérience”, le pratiquant accède à l’espace que le mystique recherche. Plusieurs stances du Vijnana Bhairava Tantra tendent vers cette expérience impersonnelle qui apparaît dans un esprit non-duel et va se résorber en elle-même. L’expérience est donc celle de la non-expérience; le sujet s’élimine.

46 | Si l’on évoque, rien qu’un instant l’absence de dualité en un point quelconque du corps ; voilà la Vacuité même. Libéré de toute pensée dualisante, on accédera à l’essence non-dualisante.

62 | Que l’esprit qui vient de quitter une chose soit bloqué et ne s’oriente pas vers une autre chose. Alors, grâce à la chose qui se trouve entre elles, la Réalisation s’épanouit dans toute son intensité.

L’expérience dite « traditionnelle » est donc une expérience impersonnelle. Autrement dit, l’expérience est éminemment importante et centrale pour l’individu qui se construit et se valide en fonction de celle-ci. Mais pour le mystique qui cherche à rejoindre l’océan divin, elle est, au contraire, une forme d’entrave. Dans la cosmogonie du pratyabhijna, c’est l’égo, ahamkara, qui rend l’expérience « personnelle », de telle sorte que sa fonction “est de s’approprier et de personnaliser l’expérience – de la percevoir comme ‘étant mienne’ ” (Dyczkowski, 1989 : 133). [« is to appropriate and personnalise experience – to link it together as ‘my own’ » (Dyczkowski, 1989 : 133).] Cette identification de l’expérience comme étant liée à la personne est perçue comme étant un leurre (un manque de perspective), et seule la reconnaissance de la Réalité (ce que les choses sont vraiment) pourra lever ce voile de l’ignorance ou le manque de discernement.

En cessant de s’identifier avec le corps et le mental, l’égo devient une forme vide. Du fait de leur orientation vers quelque chose de non objectif et d’inconnu, les énergies affectives, intellectuelles et spirituelles sont rassemblées et orchestrées. (Klein 1968 : 65)

 

Dans cette perspective, l’expérience est faite pour disparaître. Comme le Vijnana Bhairava tantra le suggère, elle doit se résorber.  L’objet devient toujours secondaire par rapport au principe de perception :

«Pour éprouver ce vide, le yogi doit pénétrer dans l’instant initial de la perception (prathamikalocana) quand il perçoit directement l’objet et qu’aucune pensée dichotomique n’est encore apparue dans son esprit » (Dyczkowski, 1989 : 119).

L’accent n’est pas mis sur l’expérience elle-même, mais sur l’apparition, puis la résorption de l’état qui se présente et se manifeste dans la perception. Exprimé d’une autre manière, on peut dire que l’écoute et le regard sont plus importants que ce qui est regardé ou écouté. Mettre l’emphase sur la résorption plus que sur ce qui est expérimenté est une approche assez singulière dans le paysage spirituel actuel où l’on observe une tendance à accentuer ce qui est vécu. Joseph Alter note que:

« Le terme ‘extase’ exprime la nature de l’expérience, [Mircéa] Eliade fait remarquer que le samadhi est une expérience ‘enstatique’. La racine grecque se concentre sur une expérience externe, alors que l’orientation du terme sanskrit est interne, soit nullement personnelle, égocentrique, ou individualisée»  (Alter, 2004; 247, n.3).

Dans l’expérience « extatique », l’individu est présent et l’expérience devient un moyen pour celui-ci d’être quelque chose : un guru, une personne réalisée, une personne spirituelle. L’expérience permet de s’attribuer une forme, elle devient alors une fin en soi. Il y a construction d’une image de moi-même. Dans le cas de l’expérience « enstatic », tel qu’Éliade utilise le terme et Alter le reprend, l’individualité est au contraire déconstruite. La définition de la tradition (au sens de la perspective) ne repose pas sur la forme (une pose de yoga, un vécu particulier), mais sur la manière de voir, d’appréhender le phénomène. Dans cette perspective l’expérience est accessoire. C’est la manière de l’intégrer qui va relier le pratiquant ou non à la tradition; c’est ce que l’on nomme “l’orientation”.

L’expérience n’apporte rien en soi. C’est la façon  de l’appréhender qui fait une différence. Plus cette orientation est claire et intégrée, plus les expériences vont pouvoir se déployer et revenir à leur état de résorption essentielle. Elles restent toujours secondaires tant qu’elles s’inscrivent dans le contexte traditionnel de l’orientation qui explique que l’expérience n’apporte rien au niveau phénoménologique, mais qu’elle est vouée, comme tout, à disparaître dans la perception non individuelle, non identitaire, non égotique.

Finalement, il n’y a pas de rupture, car le problème n’est pas dans la forme. De tout temps, l’être cherche ce qui est essentiel en lui tel un écho qui l’attire. Il faut parfois se perdre pour mieux se trouver. Dans cette quête, il prend parfois le reflet de l’essentiel pour la vérité et se perd dans l’expérience phénomènologique. La vie est un cheminement par épuration, c’est en expérimentant ce que je ne suis pas que je m’approche du principe essentiel. Étant humain, incarné, cette quête est intrinsèque à mon être. Les oscillations ne sont pas une erreur, mais au contraire ce qui me permet de mieux investiguer la vie et de laisser l’intensité qu’elle recèle s’ouvrir à moi, dans la simplicité de chaque instant, là où la non expérience se situe.

[Cet article s’inspire d’un extrait de mon mémoire de maitrise. Ce dernier a été en majeur partie revisité, réécrit et adapté au présent contexte, mais surtout de nombreux ajouts ont été apportés, non-existants dans la version originale]

Mariette est diplômée d’un master en anthropologie de l’Université de Montréal. Elle enseigne un yoga qui fait écho à la philosophie du Shivaisme tantric non-duel du Cachemire. Elle voyage régulièrement en Inde pour poursuivre ses recherches sur les traditions ésotériques des Tantra. Mariette est aussi artistie visuelle, employant la photographie notamment comme notes de terrain et eploration des cultures.
(photo : Ritam Barnerjee)

marietteraina.com

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