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In spirit : À propos de la Tradition, échange avec Éric Baret

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Question : Je voudrais parler de la « tradition » au sens où René Guénon en parle. À notre époque, il y a une perte du sens du sacré, les gens n’ont plus d’ancrage, de croyances, de valeurs. Quand on parle de croyances, on associe d’ailleurs souvent cela à une idéologie religieuse qui vient avec tout son bagage historique. Peux-tu nous parler un peu de tout ça ?

Éric Baret : Pour René Guénon, la tradition, c’est la révélation métaphysique qui est indépendante de toute forme. Ensuite, cette révélation s’inscrit à travers les différents cadres religieux ou mystiques de la vie. La tradition, pour lui, c’est l’intuition fondamentale, qu’on appelle en Inde le Sanatana Dharma (सनातन धर्म), la philosophie éternelle. Donc, il fait la différence entre tradition et « traditionalisme » ou « coutume ». Le traditionalisme, finalement, c’est la prolongation de la tradition dont on a oublié la métaphysique.

Si on regarde la tradition du tantrisme par exemple, les académiciens pensent qu’à sa base se trouve le culte de yoginis, qui a ensuite été canonisé par Abhinavagupta quelques siècles plus tard. Si on se place de la perspective de René Guénon, le culte des yoginis (7-8e siècle), comme les autres cultes magiques des premiers tantras, sont des courants qui ont en partie oublié le sens fondamental. Quelques siècles plus tard (12e siècle), Abhinavagupta va remettre en place le sens interne qui avait souvent été perdu. Au cours de l’histoire, de temps en temps, certains « maîtres » ramènent le coeur de la tradition. C’est pour cela qu’il y a différentes révélations : il y a eu le Véda, puis les tantras, ou encore dans le bouddhisme tibétain où il y a souvent une réactualisation de la tradition par les textes retrouvés magiquement.

Ça ne va pas de la forme externe vers la forme interne, c’est la forme externe qui est une prolongation de la forme interne dont le sens profond est souvent perdu en cours de route ou mis en sourdine, puis retrouvé plus tard dans l’histoire.

Si on regarde la formulation des 4 âges du temps (Yuga) de la cosmogonie hindoue, il y a d’abord une révélation métaphysique de l’âge d’or, suivie par un déclin progressif à chacun des 3 autres âges. Progressivement, cette révélation s’affaiblit et devient de plus en plus erronée. Nous sommes actuellement dans le kali yoga, le dernier âge. 

« Le syndrome du Kali Yuga est marqué par le fait qu’il est le seul âge où la propriété seule confère un rang social; la richesse devient le seul motif des vertus, la passion et la luxure les seuls liens entre le marié, le mensonge et la tromperie la première condition de la réussite dans la vie, la sexualité le seul moyen de jouir, tandis que la religion externe, simplement rituelle, est confondue avec la spiritualité » — Mircea Eliade

Le chamanisme, pour citer un autre exemple, que les ethnologues modernes prennent pour une vieille tradition d’Amérique du Sud ou de Sibérie, a majoritairement perdu son sens interne. Les chamans n’incarnent plus vraiment la sagesse à un niveau métaphysique, mais seulement dans l’aspect ritualistique. Donc ce sont deux grands points de vue : pour les académiciens, les traditions formelles sont les prolongations des traditions magiques, alors que pour René Guénon, les traditions magiques sont des restants grossiers de la tradition dont on a oblitéré l’orientation. Le traditionalisme, c’est une tradition dont on a oublié le cœur. Il reste les rites, les coutumes, mais il n’y a plus le sens profond, c’est pour cela que l’on peut arriver à certaines formes d’aberration, figées et déconnectées de leur source.

Question : ça veut dire qu’on peut retrouver la tradition aujourd’hui encore à l’époque moderne, car elle ne dépend pas d’un temps, d’une époque, ni d’une forme ?

La seule vraie tradition c’est l’intuition métaphysique. Elle est au cœur de l’humain, elle n’est donc pas dépendante d’un temps. Par contre, elle va se formuler à travers une forme ou un courant religieux précis. Si maître Eckhart ou Ibn Arabi étaient à Paris maintenant, peut-être qu’ils ne seraient pas chrétiens ou soufis nécessairement, mais à leur époque, ils n’avaient pas trop le choix. 

« … huwa [qui] est la réalité insaisissable, inconnaissable, qui ne peut être nommée ou décrite. Il est le Principe non manifesté de toute manifestation, la Réalité de toute réalité. Il ne cesse ni se transforme, ne part ni ne change » — Abd el-Kader (1982)

Question : Donc tu penses qu’aujourd’hui, il y a moins de formes par rapport à cette formulation métaphysique parce que notre culture est moins homogène avec une coloration religieuse moins stricte qu’à d’autres endroits ou époques ? En d’autres termes, on est plus proche d’une formulation sans forme, c’est un accès plus direct ?

Si Maître Eckhart n’avait pas été chrétien, il aurait été brulé, si Ibn Arabi n’avait pas été musulman, il aurait été apostat. Quelqu’un ne pouvait pas, en Inde, ou dans n’importe quel pays, être autre chose que le courant donné, qui était généralement le courant de sa famille, le gotra (गोत्र) ; on n’avait pas le choix de continuer la forme traditionnelle de la lignée. Maurice Zundel formule son pressentiment métaphysique à travers la religion chrétienne, parce que sa famille l’était. Jean Klein était très strict, c’était l’Advaita de son premier maître et le Shivaïsme cachemirien de son second maître, parce qu’il était quelqu’un d’orthodoxe. Mais des gens comme Yolande Cerano, Byron Katie, Cristina RJ ou Nathalie Delay ne se reconnaissent d’aucune tradition directement et sont très libres de ce fait dans leur formulation. Bien sûr, ça n’empêche pas qu’il puisse y avoir des références au soufisme, au shivaïsme cachemirien, au Tao, parce que tout cela part du même écho. La forme que la tradition peut prendre est infinie. Au plus une culture est flexible, au plus la formulation peut l’être aussi.

Question : René Guénon parle du « vide » laissé par une tradition dans une culture. Un peu comme si, dans un monde qui n’a pas de base traditionnelle de référence au cœur de son système, les gens ressentent tout de même, inconsciemment, cette « quête de sens » nécessaire. Qu’est ce que tu peux dire à propos de cela ?

C’est vrai que quand il n’y a plus de tradition dans un pays, il y a une sorte de recherche. René Guénon pensait que c’était dans le christianisme que l’on pouvait trouver encore des vestiges de la tradition, parce que c’était ce qu’il y avait de disponible en Occident. 

Par exemple, dans tous les villages de France construits jusqu’à il y a 100 ans, l’édifice central était l’église. Où que l’on regarde, c’est l’église que l’on voit. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que où que l’on soit, on voit l’essentiel. Et qu’est-ce que l’église ? L’église, toutes les heures, elle sonne ; les gens modernes pensent que c’est pour donner l’heure, mais ça n’est pas vrai, c’est un rappel de l’essentiel. Encore une fois, quand on ne comprend pas la tradition, on pense que les cloches de l’Église marquent le temps, mais c’est en fait le contraire, elles rappellent la non-heure, ce qui est au-delà du temps. Donc, si vous êtes dans un village français, vous allez remarquer que toutes les heures, il y a ce rappel auditif constant, celui du non-temps, l’espace sacré. Et il y a aussi ce rappel visuel, parce que l’église est toujours au cœur d’une ville, donc la tradition c’est le cœur, autour duquel le reste de la vie se manifeste et s’organise. 

La tradition, au sens profond du terme, celle qui existe hors du temps et de l’espace, elle est partout, même si ça n’est pas conscient. Aujourd’hui, on ne sonne plus les cloches des églises parce que ça empêche les gens de dormir, donc quand on arrive à cette incompréhension du sens profond de certains éléments traditionnels de notre culture, évidemment, il y a un grand vide dans la société. Mais c’est un vide par manque de compréhension. Si on comprend bien, alors il n’y a pas de vide du tout, on découvre la tradition cachée partout, autant dans l’architecture, que dans certaines lectures, que dans les détails du quotidien. Si on cherche la forme extérieure de la tradition, c’est que l’on comprend mal, et c’est là que se crée un vide.

Certaines cultures sont plus souples que d’autres. Par exemple, lorsque je m’entretenais avec des amis sioux au Nouveau-Mexique, ils m’expliquaient que pour eux, la tradition est éteinte parce qu’ils ne peuvent plus chasser le bison. Alors que pour un hindou qui vient à Paris, qui doit offrir de l’eau du Gange chaque matin au lingam, il prend l’eau du robinet, récite un mantra pour qu’elle devienne l’eau du Gange, un autre mantra pour créer un lingam invisible, il offre l’eau, et voilà ! Donc le rituel peut continuer au-delà de la forme, elle s’adapte. Pourquoi ? Parce que c’est une culture qui a su transposer la formulation de la tradition interne du rituel contrairement à d’autres qui en ont perdu le sens profond et sont donc restées attachées à la forme. Si la forme disparaît, alors leur culture traditionnelle se meurt aussi. Les traditions chamaniques sont souvent ainsi. L’hindou, de par sa culture, connaît la tradition de fond, donc peut en transformer la forme. Il n’y a rien de mieux ou de moins bien, cela dépend juste des circonstances historiques et métaphysiques.

Question : qu’est-ce que tu dirais à des gens qui, aujourd’hui, sont en quête de quelque chose, mais sont souvent perdus parce qu’il y a tellement de propositions sur le marché que l’on ne sait plus où regarder: comment trouver une pratique, une tradition avec une sorte d’orientation essentielle ?

Autant à l’époque de René Guénon, dans les années 1910, 1920, la critique du monde moderne était importante pour donner un axe de vision traditionnelle parce que plus personne ne savait ce que c’était. Autant maintenant, je pense que la critique du monde moderne est vraiment caduque. Il faut adopter la vision « tantrique » qui dit que le monde actuel est le monde idéal. Pourquoi ? Parce que c’est la vie, et il n’y en a pas d’autres, et c’est à partir de ce que l’on a maintenant, le monde comme il est, que l’on va trouver ce qui est essentiel et s’il le faut, à partir de là, aller dans une direction ou une autre. 

Vous savez, il n’y a pas de hasard dans la vie, et ce qui amène quelqu’un à une rencontre essentielle est déjà inscrit en lui. Donc ce n’est pas une question de choix. Je pense que ce serait faux d’essayer d’avoir une forme juste, parce que ce qui est juste, c’est la recherche propre à chaque personne. Si tu es destiné à rencontrer quelque chose d’authentique, cela arrivera. Celui qui doit se satisfaire de quelque chose de plus « superficiel » a aussi sa place. C’est la vie qui décide. C’est un peu comme un enfant qui lit des livres d’enfant, puis quand on a 20 ans on lit des livres de 20 ans, et ainsi de suite. Le livre pour adultes n’est pas mieux que le livre pour enfants c’est juste un âge mental, une capacité d’intégration différente. Quand j’avais 15-16 ans, j’ai lu les Upanishads et je n’ai rien compris. Pourquoi ? Parce que je n’avais pas la maturité pour le comprendre, mais cela  ne m’a pas empêché de le lire plus tard et de l’apprécier quand j’étais prêt. On rencontre ce que l’on est capable de rencontrer, c’est lié à des résonances internes qui font partie du monde métaphysique, du monde intérieur. Il n’y a pas à se soucier du monde, il n’y a même pas à essayer d’avoir une forme juste par rapport aux formes fausses actuelles parce que ce serait encore une forme d’imaginaire. Toutes les formes fausses, quand on les pousse, amènent vers le juste, parce qu’essentiellement il n’y a que le juste. Et le faux, c’est un juste qui est arbitraire. Il y a une recherche, une quête, puis si à un moment donné ce n’est pas assez, la personne s’en rend compte et va ailleurs. C’est un cheminement, donc il n’y a pas de critique à faire.

À propos de Mariette Raina
Mariette est anthropologue de formation (spécialisée en anthropologie des religions et des spiritualités). En parallèle de ses 6 années d’étude à l’Université de Montréal, elle pratique et enseigne le yoga cachemirien et travaille aussi comme artiste.  À travers les médiums du corps, de la photographie, et de l’écriture, Mariette investigue l’acte de perception, le rapport à l’image, ainsi que le corps en tant que véhicule d’expression.

Depuis 2015, elle enseigne la photographie aux activités culturelles de l’Université de Montréal. Elle rejoint l’équipe du centre de Never Apart en 2016 en tant que rédactrice d’articles mensuels, où elle organise aussi une exposition en 2018 Traces de vie : un voyage du Canada à l’Asie du Sud et travaille sur le projet de livre Age of Union de Dax Dasilva. Ses différentes activités sont liées à la même exploration : la compréhension de l’être humain et de la Réalité.

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