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In spirit : La vie, la mort et le corps

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Le corps, cette entité si étrange avec laquelle nous avons un rapport très complexe la majeure partie de notre vie. Pourquoi ? Parce que notre corps c’est le monde : en lui se retrouvent tous les éléments que nous projetons sur notre environnement, il reflète notre relation avec les autres, le temps et l’espace. Il porte notre histoire, nos mémoires, nos traumas, nos attentes, nos espoirs, et tout ce que l’on ne veut pas voir… il porte tous ces éléments, donc nécessairement, il finit toujours pas nous y ramener à un moment ou à un autre. Mais, ce corps c’est aussi la porte « vers ». C’est la brèche, l’exploration en devenir, autant que le retour vers soi-même, le véhicule direct pour découvrir ce que nous sommes profondément. Ce corps, c’est tout ça, et c’est à nous de choisir la perspective, et de voir profondément et intimement que notre incarnation est une voie, et pas ce qui empêche notre quête. 

Il y a quelques années, j’ai été chercher un ami à l’Université. C’était son dernier cours d’anatomie de la session. En face de sa salle de cours où je le retrouvais, il y avait le laboratoire de dissection. « Veux-tu venir voir ? » m’a-t-il dit. Bien sûr que oui je voulais voir! 

La pièce était gigantesque, très haute de plafond, illuminée par le larges fenêtres qui laissaient rentrer la lumière naturelle. Ça sentait le formol et d’autres types de liquides qui servent à embaumement des corps inanimés recouverts par des draps blancs. Je l’ai suivi au milieu de la salle, nous avons soulevé un drap où se trouvait le corps d’une vieille femme, peau ridée et figée comme ces sculptures que l’on voit au musée de cire. 

La cage thoracique avait déjà été ouverte, alors il suffisait simplement de soulever la peau et d’ouvrir le sternum pour découvrir les organes, qui eux aussi avaient déjà été séparés  les uns des autres. Comme un puzzle, nous avons sorti les poumons, l’estomac, les reins, le foie, tout ce qui était là jusqu’à ce que la cavité du corps soit totalement vide. L’espace où chaque organe se situe, leur couleur, leur texture… jamais je n’aurai pensé à tant de variété et de beauté dans ce qui m’apparaissait soudainement comme un jardin avec ses différentes espèces de fleurs et de plantes où tout fonctionne ensemble dans un écosystème harmonieux. Chaque chose à sa place et avec sa fonction, travaillant sans relâche pour faire fonctionner cette machine qu’est le corps. 

Une fois que les organes avaient repris leur place, mon ami me donna un scalpel pour me montrer comment découper la peau. Je suivais ses indications avec un silence pesant d’intensité. Dans ma main, je pouvais sentir la résistance des différents tissus qui lâchaient sous la lame. Une fois le bras ouvert, il me montra comment séparer les muscles les uns des autres, rendant ainsi les fascias soudainement très évidents, me permettant  de constater à quel point la peau, les tissus et les muscles, mais aussi les organes et les os sont finalement totalement connectés et entrelacés.

Au début du mois d’août j’ai retrouvé cet ami de nouveau. Cinq ans plus tard, cette fois à l’hôpital où il travaille. Je traverse les corridors où l’odeur du formol est remplacé par celui du liquide aseptisant. Juste en face de la station des infirmière où mon ami est posté, deux patients de gériatrie sont assis au milieu du couloire en train de regarder Julia Roberts dans “Pretty Woman”. Il est près de 11h00, et c’est le moment de faire la tournée des patients, je lui demande si je peux le suivre, et me voilà étudiante en science qui vient faire l’examen des patients à ses côtés, essayant de ne pas en perdre une miette. Dernier patient, il me dit « cette femme, elle a 102 ans ». Nous entrons dans la chambre partagée par 5 malades. Au détour du dernier rideau, un lit sur lequel je découvre une petite dame toute recroquevillée sur elle même, maigre et à peine consciente de notre présence. Il lui parle, elle acquiesce tant bien que mal, il l’ausculte, je touche sa peau si fine comme du papier de soi, qu’elle me semble prête à se rompre. L’infirmière vient d’arriver pour faire une prise de sang. Je me demande comment elle va pouvoir trouver une veine sur ce bras si émacié et fragile. 

Nous partons, retour au bureau ; après chaque rencontre, il faut tout noter dans le dossier du patient. Il me demande « qu’est-ce que tu as vu, qu’est-ce que tu as senti ? ». Moment de silence, je laisse revenir cette émotion que j’ai ressentie en voyant cette femme. D’abord, j’avais presque les larmes aux yeux. Je ne sais pas vraiment pourquoi, ça n’était pas de la tristesse, mais plutôt la sensation d’être emplie d’un sentiment de beauté extrême. C’était comme le privilège de voir la mort, dans son état vivant, ou alors la vie qui meurt, je ne sais pas très bien. Il y avait quelque chose autour d’elle, comme si elle avait un pied déjà de l’autre côté, mais aussi ici. Il y avait quelque chose de très silencieux, extrêmement tranchant, comme si c’était le moment où plus aucun faux-semblant ne peut tenir. La vie dans une certaine de ses formes, à l’état pur.

14h00, nous sommes de retour à l’hôpital après une pause pour aller manger. Nous nous apprêtons à retourner faire les notes au bureau des médecins, lorsqu’une infirmière vient nous chercher. La vieille dame vient juste de mourir, il faut venir constater le décès. Je le suis, d’un pas solennel. Elle est là, sur le lit, elle a à peine changé de position depuis ce matin. Sur son visage, c’est comme si le dernier voile était parti. Une émotion gigantesque me submerge, je suis touchée au plus profond de mon être par quelque chose qui me dépasse. Pas à pas, mon ami médecin examine le corps pour déclarer son état : l’appeler par son prénom, regarder ses yeux, pincer la cuticule de son ongle, puis écouter le cœur. Lorsqu’il a terminé, il me tend le stéthoscope, « tu veux écouter ».  Bien entendu que je veux. Je me dirige vers le poumon droit, puis le gauche, puis enfin vers le cœur. 

« Est-ce que tu entends quelque chose ? »

« Et bien, c’est probablement que je me trompe, mais il me semble entendre encore des bruits irréguliers… mais cela n’a pas pas de sens, parce qu’elle est morte n’est-ce pas ? C’est moi qui écoute mal ? »

« Non, tu as bien entendu, le cœur bat encore ».

Je n’en reviens pas… je ne comprends pas. Comment le cœur d’une personne morte peut-il encore battre ? Il m’explique alors. « Le cœur bat grâce à un circuit électrique. Lorsque la personne meurt, le courant électrique est encore présent, mais il n’est plus assez fort pour pulser le sang à travers le corps afin oxygéner les organes. Le cœur continu de battre pendant plusieurs minutes après que la personne soit décédée ». Je suis stupéfaite. J’ai entendu le cœur d’un mort… les larmes me montent aux yeux.

Je me sens honorée d’avoir été là en cet instant, lors de ce passage, lors de la bascule. L’entre-deux porte toujours une sensation de mystère, comme une suspension entre deux pensées, où rien de peut s’accrocher. Aucun savoir, aucune certitude, la simple justesse de l’instant. J’ai eu le privilège d’entendre les derniers battements d’un cœur qui n’a cessé d’être en activité pour les derniers cent ans. À partir des premières semaines dans le ventre de sa mère, le cœur du fœtus commence à battre. Pendant près de 102 années, ce cœur n’a cessé de rythmer cette machine fascinante qu’est le corps, lui donnant le sang et l’oxygène nécessaire pour que tous ses organes puissent fonctionner et vivre. 

Mon ami me dit que, lorsque l’on commence à mieux comprendre le fonctionnement de tout ce qu’il se passe dans le corps, il est presque impossible de ne pas croire en Dieu : tout si parfait et bien organisé, et il y a encore tant de fonctions du corps dépassant  notre entendement, nous ne connaissons qu’une infime partie de tout ce qui s’y passe réellement. Ce sentiment de fascination et d’extrême humilité est proche des états que peuvent ressentir certains mystiques, ou même certains artistes. Je sens en lui un profond respect pour la condition humaine, pour ce corps dans lequel, au cœur de la chair un sens de spiritualité peut mûrir. Il est vrai que certains dorgmes spirituels rejettent le corps, pourtant, il est la porte vers tant de compréhensions et de réalisations. Il ramène à notre sens d’humain le plus simple. S’il doit être transcendé, il ne faut pas oublier qu’il est le composant d’un tout, une globalité qui ne peut trouver d’équilibre que si tous ses éléments sont intégrés dans une compréhension profonde. Il y a un amour, une noblesse, un respect qui doit naître pour cette condition en parallèle de laquelle des espaces plus subtils peuvent cohabiter, car c’est elle qui nous ouvre la voie vers la quête profonde de nous-mêmes.

Crédits photos :
#1 – par Mariette Raina, portrait de Lior Allay
#2 – par Mariette Raina, portrait de Isdes
#3 – par Mateo H Casis, portrait de Mariette Raina

D’abord formée comme anthropologue (diplômée de l’Université de Montréal en 2014), c’est en parallèle de ses 6 ans d’études que Mariette Raina étudie le yoga cachemirien et évolue dans les milieux artistiques où elle interroge l’acte de perception, le rapport à l’image, ainsi que le corps comme véhicule d’expression, à travers la photographie, l’écriture et la performance. Depuis 2015 elle donne des cours de photographie au sein des Activitées Culturelles de l’Université de Montréal. Elle travaille au Centre Never Apart à Montréal depuis 2016 comme rédactrice d’articles mensuels, et collabore sur des projets d’exposition et d’écritures divers. Mariette voyage régulièrement en Inde pour poursuivre ses recherches, au Brésil et en France pour enseigner le yoga et partager son approche artistique. Ses différentes activités sont simultanément reliées par la même exploration: la compréhension des êtres humains et du monde.

 

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