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LISTEN! Sur les traces des signes cachés de l’embourgeoisement de Saint-Henri

Écrit par

Aaron Vansintjan
mars 14th, 2020

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Au printemps 2017, je me tenais devant un dépanneur situé dans l’ouest de Saint-Henri. Avec Lucie Le, une chercheuse en urbanisme de l’Université de Montréal, je menais des recherches sur l’effet de l’embourgeoisement du quartier sur le quotidien des personnes à faibles revenus.

Nous venions d’interviewer la propriétaire du dépanneur et cette dernière nous avait expliqué comment elle avait dû rénover son commerce afin d’attirer de nouveaux clients plus aisés. Sans réfléchir, j’ai parcouru le mur du regard. Un déclic s’est produit, et j’ai rapidement regardé à nouveau. Dans une écriture que j’ai tout de suite reconnue, quelqu’un avait écrit la phrase suivante :

AVONS-NOUS PERDU SAINT-HENRI ?

Juste en dessous dans une écriture différente, une autre personne avait écrit :

Oui

Tout près, quelqu’un avait dessiné les contours d’un oiseau.

J’ai immédiatement reconnu l’œuvre de l’artiste-graffeur LISTEN. Nous avons continué notre chemin ; je n’ai pas pris de photo, mais cette image m’a marqué.

Je suis arrivé à Montréal à l’âge de 17 ans et j’ai vécu à Saint-Henri pendant ma première année dans la métropole. Au cours de la décennie qui a suivi, les tags et les œuvres de LISTEN apparaissaient souvent en bordure de mon champ de vision.

Un tag écrit à la hâte dans un espace public comportait généralement le mot LISTEN et parfois les contours d’un oiseau. Peut-être une mouette, un pigeon ou un autre type d’oiseau. Une œuvre plus importante, comme une murale, représentait l’oiseau accompagné d’une bulle dans laquelle il disait quelque chose d’insolent. Ces graffitis ont été une présence constante dans ma vie d’adulte. Je ne prête généralement pas attention à ce que les murs qui m’entourent disent, mais de temps à autre, en allant au magasin à pied ou en regardant par la fenêtre de l’autobus, je voyais un oiseau sur une boîte aux lettres, sur une façade en ruine.

Parfois, je ne voyais que le mot LISTEN écrit dans des recoins cachés. Quand je prêtais réellement attention et que je réfléchissais à ce que je voyais, ces tags m’offraient un moment de réflexion. Je pensais à faire une pause et à prêter attention à mon environnement, à vraiment écouter ou listen, en anglais. Les graffitis de LISTEN suscitaient en moi le sentiment ludique de vouloir interagir avec les murs qui m’entouraient.

Au printemps 2017, dix ans après mon arrivée à Montréal, je suis revenu à Saint-Henri pour essayer de mieux comprendre la manière dont l’embourgeoisement avait changé le quartier. Pendant six mois, Lucie et moi avons interviewé 140 résidents, militants, membres du personnel de groupes communautaires et politiciens. J’ai également pris beaucoup de photos en vue de faire une chronique sur les transformations du quartier.

Un jour, j’ai pris une photo du chat en néon sur la façade du Bar de Courcelle, un bar de la rue Notre-Dame. Ce n’est qu’en regardant la photo de plus près que j’ai remarqué le tag caractéristique au coin de l’image.

Peut-être qu’au fil des ans, je m’étais tellement habitué à voir ces tags à travers la ville que j’avais cessé de les voir ? Je me suis dit que je devais peut-être être plus attentif à ce que les murs racontaient. Assurément, alors que je parcourais le quartier, les dessins de LISTEN se révélaient davantage, parfois des œufs de Pâques cachés en guise de surprise. J’ai donc décidé au cours des six mois suivants de les retracer pour essayer d’écouter l’histoire qu’ils me racontaient.

Justement, le Bar de Courcelle avait récemment changé de propriétaire et avait été rénové. Maintenant, de jeunes professionnels bien nantis sirotaient des bières artisanales au houblon et des cocktails tandis que les habitués plus âgés buvaient leurs Bleues et leurs Budweisers. Mais la situation n’était pas si rose. Élodie, une militante communautaire de longue date dont le nom a été changé à des fins d’anonymat de recherche, nous a admis qu’elle connait beaucoup de gens qui avaient longtemps été des habitués du Bar de Courcelles, mais qui n’y vont plus. Ils ne s’y sentent pas les bienvenus.

Au fil des ans, de nombreux endroits ont fermé, souvent à cause de la hausse des loyers commerciaux. Plusieurs des commerces toujours ouverts, comme le Bar de Courcelle, ont été rénovés et ont changé de propriétaire dans l’espoir d’attirer une nouvelle clientèle plus fortunée. On ne peut pas reprocher aux propriétaires d’entreprises d’essayer de se maintenir à flot dans cette économie. Cependant, le résultat est que beaucoup de résidents pauvres à qui nous avons parlé se sentent exclus du quartier qu’ils appelaient leur chez-soi. Plus tard, j’ai remarqué qu’une ancienne banque allait être transformée en un complexe d’appartements et une salle d’entraînement appelée Henri. À côté de l’entrée et des machines elliptiques flambant neuves visibles par la fenêtre, j’ai vu un tag de LISTEN qui cette fois n’était pas une question, mais plutôt une déclaration.

NOUS AVONS PERDU SAINT-HENRI…

De l’autre côté de la rue, surplombant le gymnase, un deuxième graffiti disait :

CONDO
LISTEN

Une autre personne, visiblement d’humeur maussade, avait gribouillé au même endroit « ÇA SUFFIT AVEC LES PIDGENS [sic] LISTEN ! »

Même la banque alimentaire Welcome Mission n’est pas à l’abri de l’embourgeoisement. Installées par l’organisme d’écologisation urbaine ProVert, des jardinières bordent l’entrée d’une boutique de bienfaisance aux airs de friperie. Ce n’est que plus tard que j’ai regardé de près et que j’ai vu quelques traces d’un tag de LISTEN, effacé à l’aide d’un produit nettoyant puissant, sur le sac à main de l’affiche.

Parfois, les œuvres sont plus grandes et plus ambigües. Dans les ruelles et sur les portes de garage, LISTEN nous dit de consulter nos fils d’actualité et nous prévient de la «SKUNK PATROL» et du «DREAM WEAPON».

À d’autres moments, LISTEN ne fait pas de commentaire social; les tags fournissent une toile de fond pour l’ensemble du tableau. Ici, les clients d’AirBnB marchent vers le métro, traversant le quartier comme des fantômes. Les plateformes comme AirBnB sont bien connues pour faire grimper les loyers dans les quartiers populaires.

Photographier des graffitis dans un quartier en embourgeoisement présente également des problèmes. Le rôle de l’artiste, et plus particulièrement de l’artiste-graffeur, dans un contexte d’embourgeoisement est contesté et souvent remis en question par des artistes plus conscients de la société. Les promoteurs peuvent engager des artistes-graffeurs pour décorer des bâtiments en ruine, afin d’attirer le tourisme, des artistes et, éventuellement générer d’énormes profits grâce à la spéculation immobilière. À Berlin, des artistes ont recouvert de peinture deux des plus célèbres murales de la ville en déclarant qu’ils préféraient détruire l’art urbain de leur ville plutôt que de le laisser contribuer à ce processus.

Au fil des ans, les graffitis ont également été vendus comme partie intégrante du cachet post-industriel Saint-Henri. Il ne fait aucun doute que les œuvres de LISTEN ont contribué à cette esthétique. Quand cela se produit, les artistes-graffeurs devraient-ils s’éclipser ? Et, étant donné que ce sont vraiment les politiciens et les spéculateurs immobiliers qui conduisent l’embourgeoisement, peut-on blâmer les artistes-graffeurs ?

Je n’ai pas les réponses, mais l’observation des oiseaux à Saint-Henri m’a donné le sentiment que LISTEN, comme beaucoup de résidents du quartier, vivait également un deuil. Son engagement envers la ville — autrefois frivole et ludique — semble être devenu plus un cri de ralliement, une proclamation de la présence de LISTEN. En faisant mes recherches, j’ai senti que son long commentaire sur les murs de Saint-Henri était une façon de raconter l’histoire d’un quartier en plein embourgeoisement.

Durant ces six mois, j’ai eu l’impression de m’être rapproché de plus en plus de LISTEN, à un tel point que je m’attendais à voir son art partout. Je me demandais ce que LISTEN pensait du changement de quartier, si LISTEN avait rencontré les mêmes personnes que nous avions interviewées et si LISTEN devrait aussi déménager un jour. L’oiseau LISTEN s’était perché dans mon subconscient.

Dans le film Chats perchés sorti en 2004, le cinéaste français Chris Marker suit l’art urbain de M. Chat dans la France de l’après-11 septembre. En conjuguant politique et travail de détective, M. Marker attribue influence et caractère à M. Chat. Aux yeux de M. Marker, le sourire du chat était la porte d’un Paris différent. Quelqu’un risquait sa peau la nuit, simplement pour qu’un sourire flotte au-dessus de la ville.  J’ai pensé la même chose à propos de LISTEN et de Saint-Henri.

Plus tard, Lucie et moi avons assisté à une manifestation. Le quartier s’unissait dans sa lutte contre l’embourgeoisement pour demander que l’usine iconique et abandonnée de Canada Malting devienne une coopérative d’habitation dotée de logements coopératifs, d’une cafétéria et d’un jardin communautaire.

En marchant dans la foule et en regarder les enfants jouer et le modèle utopique de l’usine Canada Malting réhabilitée dessiné par des militants, je me suis demandé si LISTEN se trouvait parmi nous. Chris Marker, lui aussi, passe une grande partie du film à assister, sans but, à de multiples manifestations, à la recherche de M. Chat : « J’erre de manifs en manifs avec une seule question. Où sont les chats ? Où sont les chats ? Mais où sont les chats ? »  J’ai regardé autour de moi, en examinant différentes personnes. LISTEN pouvait être n’importe qui, et n’importe où. Où sont les oiseaux ? Et que nous disent-ils ?

Deux ans après nos recherches, j’ai décidé de revenir en compagnie de mon ami Thomas Boucher. J’avais deux objectifs : je voulais d’abord voir comment le quartier avait changé depuis ma dernière visite et je voulais trouver des graffitis de LISTEN que je n’avais pas encore vus. Nous sommes donc allés observer les oiseaux. Nous avons pris la route par une journée d’hiver nuageuse et avons constaté que l’embourgeoisement s’était nettement accentué. Un mois après la fin de nos recherches, le petit restaurant bon marché Miracle Pizza fréquenté par de nombreux résidents âgés avec qui nous nous étions entretenus avait fermé à cause d’un incendie. Il n’a pas rouvert ses portes. En mai 2019, POPIR, le comité pour la défense des droits des locataires de Saint-Henri qui est à l’avant-plan de la lutte contre l’embourgeoisement, a été contraint de déménager du bureau qu’il occupait depuis 15 ans. L’équipe de POPIR continue maintenant son travail depuis un bureau dans la Petite-Bourgogne, quartier voisin de Saint-Henri.

En déambulant sur la rue Notre-Dame, nous avons remarqué plus de vitrines vides là où il y avait auparavant des dépanneurs, des magasins de meubles usagés et des magasins à un dollar destinés aux résidents de la classe ouvrière. Pendant ce temps, des restaurants de brunch destinés aux jeunes professionnels, dont beaucoup viennent de l’extérieur du quartier, avaient de longues files d’attente. Même le tag de LISTEN que j’avais vu sur la façade du Bar de Courcelle avait disparu et avait été remplacé par plusieurs autres. Je voulais montrer un oiseau à Thomas, mais aucun ne semblait vouloir apparaître. L’un d’eux s’était effondré depuis un bon moment, surplombant un terrain vague (ainsi qu’une annonce immobilière d’un agent immobilier connu pour faire monter les loyers de nombreuses petites entreprises, les obligeant à fermer). Saint-Henri semblait perdu et les oiseaux LISTEN brillaient par leur absence.

Deux ans après nos recherches, j’ai décidé de revenir en compagnie de mon ami Thomas Boucher. J’avais deux objectifs : je voulais d’abord voir comment le quartier avait changé depuis ma dernière visite et je voulais trouver des graffitis de LISTEN que je n’avais pas encore vus. Nous sommes donc allés observer les oiseaux.

Nous avons pris la route par une journée d’hiver nuageuse et avons constaté que l’embourgeoisement s’était nettement accentué. Un mois après la fin de nos recherches, le petit restaurant bon marché Miracle Pizza fréquenté par de nombreux résidents âgés avec qui nous nous étions entretenus avait fermé à cause d’un incendie. Il n’a pas rouvert ses portes. En mai 2019, POPIR, le comité pour la défense des droits des locataires de Saint-Henri qui est à l’avant-plan de la lutte contre l’embourgeoisement, a été contraint de déménager du bureau qu’il occupait depuis 15 ans. L’équipe de POPIR continue maintenant son travail depuis un bureau dans la Petite-Bourgogne, quartier voisin de Saint-Henri.

En déambulant sur la rue Notre-Dame, nous avons remarqué plus de vitrines vides là où il y avait auparavant des dépanneurs, des magasins de meubles usagés et des magasins à un dollar destinés aux résidents de la classe ouvrière. Pendant ce temps, des restaurants de brunch destinés aux jeunes professionnels, dont beaucoup viennent de l’extérieur du quartier, avaient de longues files d’attente. Même le tag de LISTEN que j’avais vu sur la façade du Bar de Courcelle avait disparu et avait été remplacé par plusieurs autres.

Je voulais montrer un oiseau à Thomas, mais aucun ne semblait vouloir apparaître. L’un d’eux s’était effondré depuis un bon moment, surplombant un terrain vague (ainsi qu’une annonce immobilière d’un agent immobilier connu pour faire monter les loyers de nombreuses petites entreprises, les obligeant à fermer). Saint-Henri semblait perdu et les oiseaux LISTEN brillaient par leur absence.

Presque vaincus, nous avons avancé sur Saint-Antoine, atteignant la frontière occidentale de Saint-Henri. En l’espace de quelques instants, les nuages se sont séparés et le soleil d’hiver est apparu. Nous avons pris un virage et là, sur un mur d’entrepôt se tenait en observation un oiseau LISTEN. Pendant que le soleil nous chauffait le dos, nous avons fait un arrêt. Derrière nous, de petits oiseaux qui passaient l’hiver dans les buissons épais bordant l’autoroute se sont mis à chanter.

Nous ne saurons peut-être jamais qui est réellement LISTEN. LISTEN peut être n’importe qui. C’est peut-être moi, ou même vous qui lisez ces lignes. L’artiste-graffeur est aussi incognito que les oiseaux de villes, les pigeons, les moineaux, les mouettes. Mais cela ne nous empêche pas d’écouter leurs histoires.

Le graffiti est anonyme, mais il est néanmoins une façon différente de nouer avec la ville. Il nous aide à prêter attention à notre environnement. Si vous vous arrêtez et écoutez, vous pourriez entendre les murs parler. Et voici ce que j’imagine qu’ils essaient de nous dire : la ville est à vous, si vous le voulez.

Words and pictures by Aaron Vansintjan. He writes about ecology, politics, and cities and lives in Montreal, Canada. He tweets at @a_vansi.

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