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In Spirit: le corps dans l’art

Novembre, c’est normalement le mois où je donne mon cours semestriel aux activités culturelles de l’Université de Montréal. Mais cet automne, 80 % des classes ont été annulées à cause des mesures de Covid. Alors faute de donner le cours, j’ai pensé poser quelques réflexions qui ont normalement lieu avec les étudiants, ici, dans un article. Un cours sur quoi ? La photographie, intitulé « nu et modèle vivant » : son histoire, sa pratique, son art. 

Depuis l’âge de 19 ans, je travaille comme modèle, et c’est depuis que j’en ai  que je fais de la photographie. Grâce aux études d’anthropologie que je faisais en parallèle de mon activité artistique, j’ai approché ce monde comme une étude de terrain, y appliquant mes outils d’observation anthropologique.

Il y a deux types de perception du corps : celle de monsieur et madame tout le monde, et celui de l’artiste (ou des amateurs d’art). Le corps tel qu’il est perçu de manière générale par une personne lambda est très limité. Il est une masse de chair qui me sert à me déplacer. Le nu intervient dans l’intimité de la maison, le soir quand je me déshabille pour prendre ma douche et aller me coucher, ou alors dans le contexte de rapports intimes sexualisés, indissociable et limité à ces deux moments expérientiels. Pour le danseur par exemple, qui va travailler le toucher ou le contact avec ses partenaires, le corps est un espace de ressenti, de création. Le contact n’implique pas nécessairement une attirance physique avec l’autre, il est vécu pour ce qu’il est : une rencontre.

Dans l’atelier de l’artiste qui étudie le nu, le corps devient une série de sphères sur lesquelles un jeu d’ombres et lumières apparaît. C’est un volume, un sujet d’observation. L’étude du nu est la base de tous les grands artistes. Elle existe depuis aussi longtemps que le corps est représenté, puisque l’artiste, pour le peindre, a dû comprendre la structure osseuse, la structure musculaire, les articulations et le mouvement. En tant que modèle, avoir un artiste qui étudie notre corps nu avec ce regard est une expérience qui n’existe presque nulle part ailleurs dans notre vie. Certains parlent d’un regard thérapeutique qui réconcilie avec une image négative de soi. 

Un médecin peut regarder le corps nu de cette manière, avec cette forme de neutralité. D’ailleurs, dans l’histoire médecins et artistes travaillaient ensemble, déterrant illégalement les corps morts afin d’en étudier l’anatomie. Mais souvent, la médecine affilie au corps la maladie, alors que l’artiste associe le corps à l’émotion et la beauté.

Le concept de beauté est clé dans le corps artistique. Tous les corps sont beaux, parce que tous les corps sont doués de mouvement, de volumes et d’histoire. Ce qui importe le plus c’est l’âme, le caractère de la personne qui respire et irradie derrière ce corps. C’est pour cela que souvent les artistes m’ont déjà confié que des corps de modèles de mode, «parfaits» d’un point de vue commercial, ne sont pas aussi intéressants pour un artiste, parce qu’ils sont trop «vides». 

Le nu, c’est un lien avec l’histoire de l’art. Chaque session de modèle-vivant réactive une mémoire collective à laquelle appartiennent les grands maîtres et dont la présence est encore vivante. Lors de la session, il y a ce silence, cette présence dans lesquels artistes et modèles ont une concentration exacerbée. Tout le monde s’oublie en tant que personne et individualité et se met au service de quelque chose de plus grand pour devenir canal de la création. Et là, des moments magiques arrivent. Ce sont ces fils tissés dans l’espace qui se mettent à vibrer, dans le silence où seulement le bruit du fusain sur le papier se fait entendre. L’espace invisible entre les artistes et le modèle s’anime, l’inspiration visite tout le monde, des histoires se racontent dans cet espace palpable de substance. On sort de là, courbaturé, fatigué physiquement, mais totalement énergisé, parce que pendant le temps de la session, il y a eu un réel partage sur un autre niveau. Chacun est vu et regardé pour ce qu’il est, c’est-à-dire sans projection, sans d’attente, juste l’écoute et l’observation, le cerveau gauche s’active.

La photographie, c’est une autre histoire. Continuité de l’art du modèle vivant et de l’atelier de l’artiste des beaux arts, elle peut néanmoins être trop facilement détournée. Là où le dessinateur, le peintre, le sculpteur doivent travailler et s’impliquer sans pouvoir tricher pour devenir maître de leur art, la photographie est accessible à tous de nos jours et les logiciels qui « retouchent » les photos automatiquement sont des outils communs. Pourtant, peinture, dessin, sculpture et photographie répondent aux mêmes lois artistiques. Je dis toujours à mes élèves de photo : vous désirez apprendre la photo ? Allez aux musées d’art classique, regardez la peinture flamande, celle de la renaissance : toutes les lois de la photo y sont cachées. Que ce soit pour la gestion de la lumière, l’expression du modèle, le cadrage, l’histoire que l’on doit construire dans notre photo. La photographie est un art, mais il demande — comme pour toute discipline artistique — d’être hautement pensé et travaillé.

Dans mes ateliers, je fais travailler les étudiants en lumière naturelle, parfois même au moment où la lumière du jour n’est presque plus visible. Ils sont souvent pris au dépourvu « mais c’est trop sombre ! Mais ma photo va être trop granuleuse ! » Et alors… regarde mieux, il y a là quelque chose qui se passe. Loin de la photographie à l’esthétique commerciale. Je préfère la photo de l’ombre ou celle des forts contrastes où le corps se révèle. Elle fait appel à l’intimité, aux émotions qui sont cachées en chacun. Cela demande beaucoup d’observation et d’écoute de son environnement. Savoir écouter la lumière est un art, et requiert une forme d’humilité.

Le lien avec le modèle est un autre point important, parce que le modèle n’est pas une pomme, et bien trop souvent les photographes ne savent pas communiquer. Je rectifie : bien trop souvent, tous les êtres humains ne savent pas communiquer entre eux. Je les vois cachés derrière leur appareil photo comme un bouclier comme si les «clics» répétés camouflent leur gène. C’est impressionnant de travailler avec un autre être humain, d’être vraiment en face de l’autre, pour le modèle autant que pour le photographe. Alors je les invite à s’arrêter : «regarde, écoute ton modèle, observe comment il bouge. Chaque mouvement est une proposition. C’est comme un jeu de ping-pong : il te lance une balle, si tu ne dis rien, tu laisses la balle tomber dans le vide. C’est fatigant pour le modèle. Réponds-lui». Il faut trouver le parfait dosage entre assez dire, mais pas trop. En fait, c’est une passivité active. Il faut laisser faire, lâcher les rênes, mais en même temps être totalement actif dans la présence pour saisir le moment au bon instant. C’est un art. Et c’est un bel art parce qu’on ne peut jamais le maîtriser, il se réinvente constamment d’un instant à l’autre. 

La photographie artistique devient une mise en abîme de l’être qui se découvre. Le photographe qui photographie le nu doit se questionner, par honnêteté face à son modèle et sa démarche artistique, sur sa propre relation au corps et au nu. Cela demande de l’introspection, et beaucoup de vulnérabilité. Le photographe qui rentre dans un jeu égotique de rapport de force ne se connectera jamais cet état de grâce que l’on peut toucher lors de la création quand on laisse aller l’image de soi. Parce que se confronter à son image, c’est aussi par là même s’en distancer, ne plus en avoir peur, laisser aller. Je dis toujours qu’un bon modèle n’est pas celui qui fait les plus jolies poses, mais celui qui n’a pas peur de se mettre en danger. C’est-à-dire celui qui n’a pas peur de montrer son moins bon profil. Pour être beau, il ne faut pas avoir peur d’être laid. Sinon on reste dans une beauté plastique et superficielle. Il faut faire face à sa noirceur pour trouver sa lumière.

La photographie est un art de l’être. La photographie artistique qui considère l’être humain dans sa grandeur, le corps dans toute sa noblesse, est une photographie qui participe au tissage du monde. Il tisse la richesse d’une culture, mais aussi réactualise et réécris tous les archétypes spirituels sur lesquels notre monde repose. C’est pour cela qu’il faut apprendre à voir plus loin : ce n’est pas qu’un simple corps nu qui est devant vous, c’est le monde dans tout ce qu’il a de plus secret, de plus profond, de plus magique — beauté archétypale.

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